Piège en eaux troubles, Bruce Willis au bord du précipice

 

Après PIÈGE DE CRISTAL, le statut de Bruce Willis change radicalement. En l’espace d’un film, l’acteur quitte l’image du héros cool venu de la télévision pour devenir l’un des nouveaux visages du cinéma d’action américain. Problème : Hollywood sait rarement quoi faire d’une star fraîchement sacrée. Faut-il la laisser explorer d’autres registres ? Ou l’enfermer dans la formule qui vient de faire sa fortune ?

Au début des années 90, Willis tente justement de ne pas devenir uniquement “John McClane”. Il alterne les projets, prend des risques, mais enchaîne aussi plusieurs déconvenues, de LE BÛCHER DES VANITÉS à HUDSON HAWK. C’est dans ce contexte un peu flottant qu’arrive PIÈGE EN EAUX TROUBLES, thriller policier censé lui offrir un rôle plus sombre, plus tourmenté, presque noir. Sur le papier, le projet a tout pour séduire : un flic abîmé, une ville filmée comme un labyrinthe aquatique, une affaire de tueur en série et une atmosphère de corruption familiale.

Un film retourné

Deux ans après le meurtre de son père, Tom Hardy, policier solitaire et haï de ses collègues, travaille désormais à la brigade fluviale de Pittsburgh. Convaincu depuis longtemps que le tueur qu’il poursuit appartient aux forces de l’ordre, il voit son passé ressurgir lorsqu’une nouvelle série de cadavres est retrouvée dans la rivière.

À l’origine, le film s’intitule THREE RIVERS, en référence aux trois rivières de Pittsburgh : l’Allegheny, l’Ohio et la Monongahela. Ce titre disait beaucoup du projet initial de Rowdy Herrington, le réalisateur de ROAD HOUSE, lui-même originaire de Pittsburgh. Son idée n’était pas seulement de livrer un véhicule d’action pour Bruce Willis, mais de construire un thriller enraciné dans une ville, ses ponts, ses eaux sombres, ses quais et ses fantômes.

Le scénario attire l’attention de Regency au début des années 90. Avec l’arrivée de Willis, le budget grimpe, les ambitions aussi. L’acteur signe d’abord pour un cachet très élevé, avant que les échecs récents de certains de ses films ne refroidissent le studio. Le projet est mis en pause, puis relancé après une renégociation. Déjà, PIÈGE EN EAUX TROUBLES avance comme un bateau dont plusieurs personnes veulent tenir la barre.

Le tournage est pourtant impressionnant. Pendant plusieurs semaines, l’équipe investit Pittsburgh et ses rivières. Une grande partie du film est tournée de nuit, dans des conditions lourdes, avec des bateaux, des poursuites aquatiques et une logistique compliquée. Les comédiens doivent apprendre à plonger, à piloter des embarcations et à se familiariser avec les gestes de la brigade fluviale. Mais une fois le premier montage présenté, les choses se gâtent. Les projections-tests sont mauvaises. Le récit est jugé confus, certains éléments ne fonctionnent pas et Columbia décide de reprendre le film en main. Des scènes sont retournées, des morceaux d’intrigue sont modifiés, le rythme est resserré. THREE RIVERS devient alors STRIKING DISTANCE, titre plus agressif, plus immédiatement vendeur. Le message est clair : le studio ne veut plus vendre un polar trouble sur les eaux de Pittsburgh, mais un film d’action avec Bruce Willis.

Un projet à l’esprit chaotique

C’est là que le film devient fascinant dans son déséquilibre. PIÈGE EN EAUX TROUBLES ressemble à une œuvre prise entre deux directions. D’un côté, on devine encore le thriller policier original, avec son héros brisé, ses soupçons de corruption, son ambiance nocturne et son décor rarement exploité au cinéma. De l’autre, le film est constamment rattrapé par l’obligation de livrer sa dose de poursuites, d’explosions, de bagarres et de punchlines.

Bruce Willis donne de sa personne et participe à plusieurs scènes physiques. Mais l’acteur prend aussi de plus en plus de place dans la production. Rowdy Herrington, qui voulait signer un polar urbain et aquatique, voit peu à peu son film lui échapper. Résultat : PIÈGE EN EAUX TROUBLES avance par secousses. Certaines scènes ont une vraie personnalité, d’autres semblent plaquées pour rappeler au public qu’il est bien venu voir Bruce Willis en mode action hero. Même la promotion donnera l’impression d’un film encore instable. Les bandes-annonces de l’époque vendent un thriller musclé, avec plusieurs images et morceaux d’action qui ne correspondent pas toujours au résultat final. Comme souvent avec les productions malmenées, le marketing tente de simplifier ce que le montage n’a jamais complètement réussi à harmoniser.

Pourtant, le film n’est pas dénué d’intérêt. Son casting secondaire a fière allure : Sarah Jessica Parker avant son explosion télévisuelle, Dennis Farina, Tom Sizemore, Robert Pastorelli, Brion James ou encore John Mahoney. Toute cette galerie de « gueules » donne au film une vraie texture de polar 90s. On sent un monde de flics abîmés, de familles toxiques, de rancunes anciennes et de loyautés qui pourrissent de l’intérieur. Le problème, c’est que cette matière est souvent sacrifiée à une mécanique de série B plus convenue.

Le revers d’une star

À sa sortie américaine en septembre 1993, PIÈGE EN EAUX TROUBLES démarre pourtant en tête du box-office. Mais l’élan retombe vite. Les critiques sont sévères, reprochant au film son scénario bancal, son manque de tension et son impression de déjà-vu. En France, le film arrive en janvier 1994, porté par l’aura encore très forte de Bruce Willis, mais il ne change pas la trajectoire du film.

Pour Willis, le revers est symbolique. Après avoir révolutionné le héros d’action avec PIÈGE DE CRISTAL, il semble soudain prisonnier de cette image. C’est ce qui rend PIÈGE EN EAUX TROUBLES intéressant aujourd’hui. Loin d’être un très bon film, c’est plutôt le symptôme d’un moment précis dans la carrière de Bruce Willis : celui où une star cherche sa voie entre prestige, action, ego, studios anxieux et films rafistolés en salle de montage.

Il faudra l’audace de Quentin Tarantino avec PULP FICTION pour rappeler à Hollywood que Willis pouvait être autre chose qu’un flic cabossé courant après un tueur. En lui offrant le rôle de Butch, boxeur vieillissant, vulnérable et brutal, Tarantino lui redonnera alors une part d’ambiguïté.

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