Sorti en salles le 28 février 1979, Et la tendresse ? Bordel ! constitue un cas fascinant dans l’histoire de la comédie française. Premier long métrage de Patrick Schulmann – qui en signe à la fois la réalisation, le scénario et la musique – le film n’était pas, à l’origine, un projet annoncé comme un futur triomphe populaire. Pourtant, il franchit rapidement la barre des trois millions d’entrées, se hissant parmi les plus grands succès de l’année.
Comprendre ce phénomène suppose de croiser plusieurs niveaux d’analyse : le contexte social et culturel de la fin des années 1970, la proposition artistique du film lui-même et les conditions industrielles de sa diffusion. Car le succès d’Et la tendresse ? Bordel ! ne tient pas à un seul facteur, mais à une conjonction rare entre un moment historique et un objet cinématographique capable de le capter avec justesse.
Une comédie née dans un moment de basculement des mœurs
La fin des années 1970 constitue une période charnière pour la société française, notamment dans le domaine de la vie privée et des relations de couple. La décennie est marquée par des réformes majeures : légalisation de la contraception (1967), loi Veil sur l’IVG (1975), réforme du divorce introduisant le consentement mutuel (1975). Autant de transformations qui modifient profondément la perception du couple, du désir et de la sexualité. Parallèlement, la sexualité circule davantage dans l’espace public et culturel. Le succès phénoménal d’Emmanuelle au milieu des années 1970 démontre qu’un film abordant frontalement le désir peut toucher un public massif. Sans que tout soit devenu permis, l’horizon du regard populaire s’est élargi. Ce contexte intime s’entremêle avec une réalité économique plus sombre : après les chocs pétroliers, le chômage s’installe durablement. Cette insécurité nourrit un besoin de récits proches du quotidien, où la comédie sert d’exutoire mais aussi de miroir social. Et la tendresse ? Bordel ! arrive précisément à cet instant où la vie privée devient un sujet collectif.
Visions du couple
Le dispositif narratif du film est d’une efficacité remarquable : observer trois couples représentant trois modèles de relations. Cette structure chorale offre un avantage décisif : elle multiplie les possibilités d’identification. Chaque spectateur peut se reconnaître dans au moins une situation, ou reconnaître quelqu’un de son entourage. Le film devient alors une micro-sociologie des relations amoureuses de la fin des années 1970. Les personnages ne sont pas seulement des individus mais des positions dans un débat social : domination masculine héritée, romantisme traditionnel, tentative de modernité égalitaire. La présence du chômage dans l’un des couples renforce encore cette dimension réaliste en reliant directement l’économie à l’intime. Schulmann capte ainsi un moment de transition entre ancien modèle et nouvelles aspirations.
Quant au titre, il annonce une tonalité provocatrice, mais le cœur du film est paradoxalement moins cynique qu’il n’y paraît. Derrière l’humour cru se trouve une interrogation sincère : comment trouver l’équilibre dans le couple moderne ? Cette tension entre grivoiserie et émotion élargit considérablement le public potentiel. On peut venir pour rire, puis rester pour la dimension sentimentale. Le film attire par la provocation mais fidélise par la tendresse. Les descriptions contemporaines évoquent d’ailleurs un humour à la fois rose, grinçant et cru — un mélange suffisamment audacieux pour intriguer sans basculer dans la vulgarité pure.
Une comédie de moeurs au rythme efficace
D’un point de vue cinématographique, le film fonctionne sur une alternance rapide de situations et de tonalités. La structure en trois couples permet de passer de la satire à la comédie romantique puis à la tendresse sans perte de rythme. Cette lisibilité narrative favorise l’adhésion du public. Le fait que Schulmann contrôle plusieurs aspects de la création – scénario, musique, mise en scène – renforce la cohérence d’ensemble. La musique participe notamment au tempo et à l’atmosphère quotidienne du récit.
Le casting participe également à la réussite. Jean-Luc Bideau, Bernard Giraudeau et Evelyne Dress incarnent des personnages immédiatement lisibles, qui marquent la mémoire des spectateurs. Pour Giraudeau notamment, le film contribue à une reconnaissance populaire durable. Ces visages donnent une incarnation concrète aux types sociaux mis en scène.

Un imparable succès
La couverture médiatique importante dans la presse cinéma de l’époque montre que le film ne passe pas inaperçu. Mais le plus frappant reste son classement au box-office : plus de trois millions d’entrées cumulées, parmi les plus gros succès français de 1979. La trajectoire commerciale confirme l’importance du bouche-à-oreille. Plusieurs semaines après sa sortie, le film reste présent dans les classements hebdomadaires et continue d’accumuler les entrées. Ce type de progression correspond rarement à un simple succès d’ouverture : il indique une propagation sociale. On recommande le film, on y retourne en groupe, on en parle. Le phénomène devient collectif. Avec le recul, le film conserve un statut de repère générationnel. Il est régulièrement redécouvert dans des festivals ou cycles thématiques consacrés aux relations hommes-femmes ou à la comédie française. Son titre lui-même est devenu une expression culturelle identifiable.

Vous passez sous silence le talent d’écriture et le rôle que joua Evelyne Dress qui s’avéra être une valeur sure en cette fin des années 1970.. Il serait juste, équitable et important de lui rendre hommage car sans elle rien n’aurait été possible.