En 1994, les frères Coen sortent leur film le plus ambitieux, le plus cher, le plus flamboyant. Le Grand Saut (The Hudsucker Proxy) est censé être leur entrée dans la cour des grands studios hollywoodiens. Budget XXL, stars imposées, décors monumentaux, ouverture à Cannes… Tout semble réuni pour transformer l’essai. Résultat : un crash spectaculaire au box-office.
Mais derrière cet échec commercial se cache une histoire fascinante. Celle d’un vieux rêve de comédie rétro, écrit dix ans plus tôt, et devenu un objet cinématographique hors norme.
Un projet né dans une colocation fauchée
L’idée du Grand Saut remonte au début des années 1980. Joel et Ethan Coen vivent en colocation avec Sam Raimi. Entre deux discussions sur Preston Sturges et Frank Capra, les trois amis commencent à écrire une comédie screwball à l’ancienne, inspirée des années 1930-40. Ils citent ouvertement Christmas in July, Sullivan’s Travels, Mr. Deeds, His Girl Friday. Leur ambition ? Retrouver le rythme mitraillette des dialogues d’Howard Hawks et la mécanique satirique des grandes comédies d’avant-guerre.
Pas de manifeste politique, jurent-ils. Juste un film « amusant ». Le trio boucle un premier traitement vers 1984-85. Mais les Coen n’ont ni les moyens ni le poids industriel pour monter un projet aussi ambitieux. Le script dort dans un tiroir. Jusqu’à la Palme d’or.

Production risquée
En 1991, Barton Fink remporte la Palme d’or à Cannes. Les Coen deviennent bankables. Joel Silver, producteur de blockbusters comme Die Hard, flaire le potentiel du script oublié. Silver achète le projet, le présente à Warner Bros et obtient un budget colossal pour les Coen : plus de 25 millions de dollars — certains évoquent même 30 à 40 millions en incluant marketing et frais annexes. Un record absolu pour les deux frères. Silver leur offre une liberté artistique rare : final cut, décors massifs, ambitions visuelles décomplexées. Sa seule exigence ferme : le film sera en couleur. Et avec des stars.
Casting all stars
Joel Silver pousse pour des noms vendeurs. Il suggère Tom Cruise pour Norville Barnes. Les Coen résistent et choisissent Tim Robbins. Pour Amy, plusieurs actrices sont envisagées avant que Jennifer Jason Leigh ne soit retenue. Quant au rôle du tyrannique Sidney Mussburger, Warner propose Clint Eastwood. Finalement, Paul Newman accepte.
Newman en démagogue grotesque : un contre-emploi jubilatoire. Autour d’eux, les Coen glissent leurs fidèles : Bruce Campbell, Jon Polito, Charles Durning. Le mélange stars imposées / stock company crée un équilibre étrange mais cohérent.
Un lourd échec
Le financement s’organise autour de Silver Pictures, PolyGram Filmed Entertainment, Working Title et Warner Bros pour la distribution. Pour le studio, l’objectif est clair : faire un film populaire. Mais le style rétro, ultra-stylisé et volontairement artificiel des Coen n’a rien d’un produit grand public évident. C’est un pari industriel risqué. Les projections-tests inquiètent Warner. On demande des retakes. Les Coen refusent les modifications lourdes. Ils acceptent seulement quelques plans additionnels identifiés au montage, notamment une scène de bagarre finale. Le final cut reste entre leurs mains. Sorti en mars 1994, Le Grand Saut récolte 11,3 millions de dollars mondiaux. Un échec retentissant.
Une démesure visuelle assumée
Si le film divise, il impressionne par son audace formelle. Roger Deakins, directeur de la photographie, tourne 100% du film au grand-angle. L’image est « poussée », accentuée, jamais réaliste. Les décors de Dennis Gassner sont gigantesques, art déco, presque fascisants — influences Albert Speer ou Brazil de Terry Gilliam. La table du conseil d’administration mesure plusieurs dizaines de mètres. Le gratte-ciel Hudsucker devient un monstre architectural. Palette volontairement monochrome : gris, navy, marron, argent. Une seule couleur éclate à l’écran : le rouge des hula-hoops.
Les costumes codent visuellement la hiérarchie. Plus un cadre est haut placé, plus ses rayures sont larges. Les silhouettes féminines évoquent 1952 plutôt que 1958, pour accentuer l’anachronisme comique. Chaque décor est un gag visuel. Chaque accessoire participe à la satire.
Le Grand Saut restera leur seule production d’une telle ampleur studio. L’échec agit comme une leçon. Les Coen reviendront à des budgets plus modestes avec Fargo (1996), produit pour environ 7 millions de dollars. Paradoxalement, cette expérience leur aura permis d’affiner leur maîtrise technique tout en confirmant leur besoin d’indépendance artistique. Aujourd’hui, le film est réévalué comme un objet unique.

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