Le trou, le chef-d’oeuvre carcéral de Jacques Becker

En 1960, Jacques Becker signe ce qui deviendra l’un des plus grands films de prison du cinéma français : Le Trou. Un film austère, tendu, presque documentaire. Mais surtout un film né d’une histoire vraie – celle d’une tentative d’évasion spectaculaire survenue à la prison de la Santé en 1947

Une évasion réelle à l’origine du film

L’histoire commence derrière les barreaux. En 1947, Joseph Damiani — futur écrivain José Giovanni — et quatre codétenus creusent un tunnel depuis leur cellule pour rejoindre les égouts de Paris. L’évasion échoue après une dénonciation, mais l’épisode marque profondément Damiani. Dix ans plus tard, il transforme cette expérience en roman autobiographique, Le Trou, publié chez Gallimard en 1957. Jacques Becker connaît déjà l’histoire : il avait lu à l’époque un article de presse relatant cette tentative d’évasion. Mais c’est la parution du livre qui rallume la flamme. Séduit par « le style âpre et la véracité des faits », il achète les droits et décide d’en faire un film.

Becker s’entoure alors de Giovanni lui-même et du scénariste Jean Aurel pour écrire le scénario. L’ancien détenu devient conseiller technique afin de garantir l’authenticité du récit. L’objectif du réalisateur est clair : recréer l’évasion avec un réalisme absolu. Le projet deviendra son dernier film. Jacques Becker meurt en février 1960, quelques semaines après avoir terminé le montage. Le Trou sortira en mars, à titre posthume.

Un film au carrefour du cinéma français

À la fin des années 1950, le cinéma français est en pleine mutation. L’ancien « cinéma de qualité » laisse progressivement place à la Nouvelle Vague menée par Truffaut, Godard ou Chabrol. Jacques Becker appartient à la génération précédente – celle de Jean Renoir, dont il fut l’assistant. Mais paradoxalement, il est aussi admiré par les jeunes cinéastes des Cahiers du cinéma, qui voient en lui un modèle.

Le Trou se situe précisément à cette frontière. Le film conserve un classicisme rigoureux – plans longs, narration linéaire, absence d’effets spectaculaires – tout en adoptant une approche extrêmement moderne : peu d’ellipses, observation minutieuse des gestes, mise en scène presque « procédurale ». Un cinéma épuré qui annonce, par certains aspects, Robert Bresson.

Des acteurs presque tous inconnus

Pour renforcer le réalisme, Becker refuse les stars. Il privilégie des visages inconnus, parfois même des anciens détenus. Le cas le plus frappant est celui de Jean Keraudy. Dans la vraie vie, il faisait partie du groupe d’évadés de 1947. Becker lui demande tout simplement… de jouer son propre rôle. Au début du film, Keraudy s’adresse directement au spectateur et présente l’histoire. Autre figure centrale : Philippe Leroy-Beaulieu incarne Manu Borelli, alter ego de José Giovanni lui-même.

Le casting mélange ainsi comédiens débutants et « vrais » anciens prisonniers. Michel Constantin, futur acteur célèbre, est même repéré par hasard sur un terrain de volley-ball avant d’être engagé pour le rôle de Geo. Ce mélange donne au film une impression de vérité brute.

Un tournage éprouvant

Le tournage commence à l’été 1959 et s’étend de juillet à octobre. Becker filme principalement aux studios de Billancourt, mais aussi dans les bunkers du Fort d’Ivry, dont les souterrains servent de décor aux égouts. Quelques plans extérieurs sont captés autour de la prison de la Santé. Le réalisateur travaille avec une précision presque obsessionnelle. Chaque geste est minutieusement chorégraphié : certaines scènes nécessitent même une trentaine de prises !

Le film montre tout : le creusement du tunnel, les outils bricolés avec des morceaux de métal, les miroirs fabriqués avec des brosses à dents. Aucun trucage. Aucun raccourci. Becker veut que le spectateur ressente physiquement le travail des prisonniers.

D’ailleurs, la radicalité de Le Trou tient aussi à son style. Pas de musique. Pas d’effets spectaculaires. Seulement les sons réels : marteaux, respirations, poussière qui tombe. Les plans sont souvent longs, parfois fixes, comme celui qui montre les détenus perçant le sol pendant près de quatre minutes en plan-séquence. La caméra observe les gestes comme dans un documentaire tandis que le spectateur est enfermé avec les prisonniers. Ce minimalisme crée une tension assez renversante. Plus de soixante ans après sa sortie, Le Trou reste un modèle de cinéma : un film d’évasion d’une précision implacable et un immense film sur la solidarité et l’espoir.

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