L’Attentat, Yves Boisset et les secrets du pouvoir

Au début des années 70, le cinéma français se politise, s’enhardit, et ose enfin s’attaquer frontalement aux zones d’ombre du pouvoir. Avec L’Attentat, Yves Boisset signe l’un des thrillers politiques les plus marquants de son époque : un film tendu, polémique, et profondément ancré dans une réalité encore brûlante. Inspiré de l’affaire Mehdi Ben Barka, ce long-métrage ne se contente pas de rejouer un scandale d’État. Il en dissèque les mécanismes, les complicités, et surtout, l’impunité.

Un piège politique aux allures de thriller

Au cœur du récit, François Darien (Jean-Louis Trintignant), ancien militant désabusé, devient malgré lui une pièce d’un engrenage qui le dépasse. Manipulé par des services secrets français et américains, il sert d’appât pour attirer à Paris Sadiel (Gian Maria Volontè), figure de la résistance nord-africaine. Ce qui devait être une opération discrète vire au fiasco. Et Darien, pris de remords, tente alors de dévoiler une vérité que tout un système s’emploie à enterrer. Boisset construit ici un récit à la frontière du polar et du film-dossier : un thriller où l’action compte autant que la démonstration politique. Mais surtout, il met en scène un anti-héros troublant, ni totalement coupable, ni totalement innocent.

Une fiction nourrie par un scandale bien réel

Impossible de comprendre L’Attentat sans revenir à l’affaire Ben Barka. En 1965, cet opposant marocain est enlevé en plein Paris avant de disparaître à jamais. Derrière ce fait divers : des ramifications internationales, des services secrets impliqués, et une raison d’État qui piétine toute justice.

Le film transpose cette réalité dans un contexte de guerre froide, où les puissances occidentales multiplient les ingérences. À travers Sadiel, double fictionnel de Ben Barka, Boisset capte l’esprit d’une époque marquée par les luttes du tiers-monde et les compromissions politiques. Dans le sillage post-68, L’Attentat s’inscrit dans une vague de cinéma engagé qui refuse désormais le silence. D’ailleurs, rarement un film aura été aussi fidèle à son sujet… jusque dans sa production. En effet, Boisset tourne presque en clandestin. Refus d’autorisations, pressions administratives, obstacles financiers : tout est mis en œuvre pour freiner le projet. Résultat, certaines scènes sont filmées à la sauvette, caméra cachée dans les rues de Paris ou en banlieue.

Pour la séquence clé devant la brasserie Lipp, le réalisateur doit ruser avec les autorités. Et lorsque la pression policière devient trop forte, il fait venir ses acteurs vedettes (dont Michel Piccoli) comptant sur leur notoriété pour éviter toute intervention. Peu d’effets, peu de fioritures : Boisset privilégie l’efficacité. S’ajoute aussi la musique de Ennio Morricone. Sa partition, à la fois élégante et menaçante, renforce la tension et accompagne la descente inexorable du personnage principal.

Entre succès et controverse

À sa sortie en 1972, le film suscite débat. Le public répond présent, attiré par ce thriller politique rare dans le paysage français. Mais les critiques sont partagées. Certains saluent le courage et la pertinence du sujet. D’autres pointent une certaine lourdeur, voire un manichéisme dans la représentation du pouvoir. Dans la filmographie de Boisset, il marque une étape clé : celle d’un cinéma frontal, qui refuse les compromis et assume son rôle de contre-pouvoir. Aujourd’hui encore, le film résonne. Les questions qu’il soulève n’ont rien perdu de leur actualité.

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