Lorsque sort LITTLE BIG MAN en 1970, le film réalisé par Arthur Penn bouleverse les codes établis du western. Ce genre, qui cartonne depuis deux décennies dans les salles, se voit bousculé par un long-métrage atypique, à la fois fresque historique, récit picaresque, satire politique et véritable entreprise de démystification de l’Ouest américain.
Le retour d’Arthur Penn au western
Âgé de 121 ans, Jack Crabb (Dustin Hoffman), présenté comme le seul survivant blanc du massacre de Little Big Horn, raconte son histoire à un journaliste (William Hickey). Adopté dans son enfance par une famille de Cheyennes, ce visage pâle est surnommé Little Big Man en raison de son immense courage. Mais lorsque sa tribu est massacrée par les Blancs, Jack est recueilli par un pasteur et son épouse. Dès lors, le jeune homme ne cessera d’osciller entre deux mondes : celui des peuples amérindiens qui l’ont élevé, et celui de l’Amérique blanche qui prétend l’avoir « civilisé ».
Douze ans après LE GAUCHER, Arthur Penn revenait au western après avoir réalisé LA POURSUITE IMPITOYABLE, avec Robert Redford et Marlon Brando, puis surtout BONNIE & CLYDE. C’est l’énorme succès de ce dernier qui lui permet de se pencher sur l’histoire de Jack Crabb. Le scénario de LITTLE BIG MAN, adapté du roman de Thomas Berger par Calder Willingham, existait déjà depuis plusieurs années, mais son ampleur, son coût et son point de vue très favorable aux Indiens avaient longtemps freiné les studios.
Le tournage fut d’ailleurs à l’image du film : ambitieux, physique et parfois éprouvant. Arthur Penn tourne en décors naturels, notamment dans le Montana, en Californie et en Alberta, au Canada. Certaines scènes canadiennes sont réalisées dans un froid intense, avec de la neige au sol, ce qui épuise progressivement l’équipe. Turner Classic Movies rapporte même que Penn, inquiet de ne pas obtenir suffisamment de neige, aurait tenté de convaincre un homme-médecine de provoquer les précipitations par une danse rituelle.
Un film qui ouvre de nouvelles voies
Penn adore malmener les spectateurs afin de provoquer chez eux une véritable réflexion sur le sujet abordé. Les polémiques autour de BONNIE & CLYDE lui avaient permis d’ouvrir un dialogue, tout en cartonnant au box-office. Avec LITTLE BIG MAN, le cinéaste poursuit cette logique : prendre un genre populaire et en retourner les mythes contre lui-même.
Ici, le western est refaçonné, modernisé, moins manichéen. La représentation des Indiens est elle-même frappante, puisque ce peuple est montré comme victime de la Conquête de l’Ouest, et non comme une menace sauvage à éliminer. Les Cheyennes vivent en harmonie, dans le respect de leur culture, tandis que le monde blanc apparaît souvent comme hypocrite, violent, cupide ou grotesque. Penn va encore plus loin en montrant un Indien homosexuel totalement accepté par son peuple, alors que le sujet demeure tabou à l’époque en Occident. Ce renversement des conventions est l’une des grandes audaces du film. Le choix de Chief Dan George dans le rôle de Peau de la Vieille Hutte participe beaucoup à cette puissance. Le rôle avait notamment été proposé à Marlon Brando, qui l’avait refusé, avant d’être confié à cet authentique chef amérindien originaire de Colombie-Britannique. Sa présence donne au film une dignité particulière, loin de l’imagerie folklorique habituelle. Sa composition lui vaudra d’ailleurs une nomination à l’Oscar et au Golden Globe du meilleur second rôle.
En offrant le rôle principal à Dustin Hoffman, alors star incontournable du Nouvel Hollywood après LE LAURÉAT et MACADAM COWBOY, Arthur Penn s’assure un visage à la fois familier, mobile et profondément humain. Hoffman traverse le film comme un caméléon : enfant adopté, tireur, escroc, soldat, mari, vieillard, témoin d’un monde qui se construit dans le sang. Pour incarner Jack Crabb âgé de 121 ans, l’acteur subit un maquillage très lourd conçu par Dick Smith, futur maître des transformations prosthétiques. Afin d’obtenir une voix cassée de vieillard, Hoffman aurait même crié à pleins poumons dans sa loge pendant près d’une heure avant de tourner. Faye Dunaway, qui retrouvait Arthur Penn trois ans après BONNIE & CLYDE, a également raconté l’étrange méthode de Hoffman sur le plateau. Selon elle, l’acteur aimait garder chaque prise vivante en improvisant juste avant le clap, allant jusqu’à réciter de vieilles publicités radiophoniques pour conserver une énergie décalée avant de basculer instantanément dans le personnage de Jack Crabb.
Un discours fort
Sorti en pleine guerre du Vietnam, LITTLE BIG MAN fait forcément résonner son discours avec l’actualité américaine. Beaucoup y voient une critique indirecte de l’intervention militaire des États-Unis, à travers la représentation de massacres perpétrés au nom de la civilisation. Le comportement de Custer et de ses troupes est ainsi régulièrement mis en parallèle avec l’engagement américain au Vietnam.
À la fois drôle, amer, tragique et profondément politique, LITTLE BIG MAN s’impose comme l’un des grands westerns révisionnistes de son époque. Il ne se contente pas de raconter l’Ouest : il interroge la manière dont Hollywood l’a longtemps fabriqué. En cela, Arthur Penn signe une œuvre essentielle, un film qui regarde l’Histoire en face tout en dynamitant les légendes qui l’ont précédée. Avec plus de 31 millions de dollars de recettes, le pari est également payant au box-office, preuve qu’un western pouvait encore séduire le public tout en remettant en cause ses propres mythes.

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