Il y a, chez Asghar Farhadi, une manière presque unique de faire vaciller les certitudes. Depuis UNE SÉPARATION, LE PASSÉ ou encore UN HÉROS, le cinéaste iranien n’a cessé d’observer les êtres humains au moment précis où leur intimité se fissure, où une parole mal placée, un mensonge, un secret ou encore une décision apparemment anodine viennent dérégler tout un équilibre moral. Avec HISTOIRES PARALLÈLES, présenté en compétition officielle au Festival de Cannes 2026, Farhadi revient tourner en langue française, douze ans après LE PASSÉ, entouré d’un casting impressionnant : Isabelle Huppert, Virginie Efira, Vincent Cassel, Pierre Niney, Adam Bessa, India Hair, avec même la participation de Catherine Deneuve.
Le pouvoir de la littérature
Le point de départ a tout du dispositif littéraire : Sylvie, écrivaine en quête d’inspiration, observe ses voisins d’en face. Ce qu’elle voit nourrit son imagination, jusqu’à ce que la fiction qu’elle construit commence à déborder sur ceux qu’elle observe. Le film installe ainsi une zone trouble entre création et réalité, comme si le geste d’écrire ne se contentait plus de commenter le monde, mais finissait par l’influencer.
C’est sans doute là que HISTOIRES PARALLÈLES se révèle le plus passionnant : dans cette idée que la fiction n’est jamais totalement inoffensive. Elle protège d’abord, elle permet de mettre à distance, de transformer le réel en matériau romanesque. Puis, peu à peu, elle devient dangereuse. Lorsque le jeune Adam entre dans ce jeu et s’approprie à son tour une forme de pouvoir créateur, le film s’assombrit. La distance entre l’histoire inventée et la vie réelle se raccourcit, avant de presque s’inverser. Ce ne sont plus seulement les personnages qui inspirent la fiction : c’est la fiction qui commence à agir sur eux.

Un tortueux chemin mental
Farhadi s’éloigne ici de la mécanique morale très serrée qui faisait la force de ses grands films. Là où UNE SÉPARATION ou LE PASSÉ avançaient par révélations successives, avec une précision presque chirurgicale, HISTOIRES PARALLÈLES emprunte des chemins plus sinueux. Le scénario prend parfois de drôles de directions, s’attarde sur des personnages étonnants, souvent déstabilisants, parfois franchement désagréables. Cette étrangeté n’est pas sans intérêt : elle donne au film une matière flottante, presque romanesque. Mais elle en révèle aussi les limites.
Car le rythme, lui, apparaît plus bancal. Farhadi multiplie les points de vue, déplace les centres de gravité, brouille les pistes, mais sans toujours offrir au spectateur les appuis nécessaires pour sentir où le récit veut l’emmener. Le film intrigue davantage qu’il ne saisit totalement. Il installe des tensions et des lignes de fuite, mais semble parfois hésiter entre le thriller psychologique, la réflexion méta sur la création et le drame intime.
Pourtant, même lorsqu’il paraît moins maîtrisé, Farhadi reste Farhadi. Ce qui l’intéresse profondément, ce n’est pas seulement le suspense ou le jeu entre vrai et faux, mais ce que cette confusion révèle des êtres. Comme souvent chez lui, les personnages ne sont jamais entièrement innocents ni entièrement coupables. Ils avancent avec leurs blessures, leurs frustrations, leurs angles morts. Le cinéaste regarde encore derrière le rideau de l’intimité, là où se logent les désirs inavoués, les humiliations et les gestes que l’on commet sans mesurer leur portée. Dans ce paysage trouble, Virginie Efira confirme une nouvelle fois l’étendue de son registre. Farhadi se perd dans son regard, dans cette capacité qu’elle a à laisser affleurer plusieurs émotions contradictoires sans jamais les souligner. Face à elle, le film joue aussi sur la présence très forte d’Isabelle Huppert, figure idéale pour incarner une créatrice à la fois distante, curieuse, intrusive et vulnérable. Le casting donne au film une densité immédiate, même lorsque l’écriture semble volontairement déroutante.
HISTOIRES PARALLÈLES n’est donc peut-être pas le film le plus abouti d’Asghar Farhadi. Il n’a pas l’évidence dramatique d’UNE SÉPARATION, ni la puissance émotionnelle du PASSÉ. Mais il possède une profondeur qu’il faut lire entre les lignes. Son dernier tiers, plus sombre, donne tout son sens au projet : lorsque le basculement s’opère, la fiction cesse d’être un refuge. Elle n’est plus Farhadi signe ainsi une œuvre imparfaite, parfois déséquilibrée, mais traversée par une vraie idée de cinéma : montrer que raconter une histoire, ce n’est jamais seulement inventer. C’est choisir un angle, déplacer une vérité et prendre possession du réel. Et parfois, ouvrir une porte que l’on ne pourra plus refermer.
HISTOIRES PARALLELES est actuellement disponible dans les salles de cinéma.

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