Dans le cinéma français de la fin des années 80, Baxter occupe une place à part. Ni tout à fait film d’horreur, ni simple drame psychologique, ni fable animale traditionnelle, le premier long métrage de Jérôme Boivin (qui ne réalisera plus rien de notable ensuite) avance sur un territoire étrange : celui d’un chien qui pense, observe les humains, les juge, et finit par révéler ce qu’ils ont de plus inquiétant.
Sorti en 1989, Baxter naît d’abord d’un roman américain : Des tueurs pas comme les autres, écrit par Ken Greenhall. Le matériau de départ est déjà singulier. Il ne s’agit pas de raconter l’attachement entre un maître et son animal, comme le cinéma l’a souvent fait, mais de renverser entièrement le regard. Ici, l’animal n’est pas seulement un compagnon ou un ressort dramatique. Il devient le narrateur, le témoin et parfois le révélateur de la noirceur humaine.
Drôle d’idée…
Le pari de Jérôme Boivin est donc risqué. Comment faire tenir un film entier sur la pensée d’un chien sans tomber dans le ridicule, l’effet de style ou le simple exercice de provocation ? Le bull-terrier blanc du titre n’est pas rendu attendrissant. Sa silhouette massive, son museau si particulier, sa présence presque sculpturale, participent à l’inconfort du film. Baxter n’est pas un chien de cinéma conçu pour émouvoir. Il observe, analyse et cherche un maître à sa mesure. Le scénario, coécrit par Jérôme Boivin et un certain Jacques Audiard, conserve cette idée forte : faire du chien un point de vue sur l’espèce humaine. À travers ses différents propriétaires, Baxter traverse plusieurs mondes clos. Il est d’abord offert à une vieille femme solitaire, dont le quotidien l’ennuie et l’étouffe. Il passe ensuite chez un jeune couple, avant d’être recueilli par un adolescent fasciné par Hitler et par l’imaginaire nazi. Chaque étape déplace le film vers un malaise plus profond.
C’est là que Baxter dépasse le simple concept. Le film n’est pas seulement l’histoire d’un chien potentiellement dangereux. Il devient une variation sur la domination, la solitude, le dressage et la violence. Baxter cherche un maître, mais cette recherche dit aussi quelque chose des humains qui l’entourent. Cette approche donne au film une tonalité très particulière dans le cinéma français de l’époque. À la fin des années 80, le cinéma de genre français reste encore relativement marginal, surtout lorsqu’il s’éloigne des codes attendus. Baxter arrive donc comme un objet difficile à classer. Son parti-pris aurait pu donner naissance à une satire grotesque, mais Boivin en fait au contraire une œuvre plutôt sèche et dérangeante.
Un jeu de miroir(s)
La voix de Baxter, interprétée par Maxime Leroux, joue évidemment un rôle essentiel. Elle ne cherche pas l’effet comique permanent. Elle donne au chien une forme de logique interne, inquiétante parce qu’elle semble cohérente. Le spectateur est placé dans une position inconfortable : il comprend la perception de Baxter, sans pour autant pouvoir l’approuver. Cette ambiguïté fait encore aujourd’hui la singularité du film.
En adaptant Ken Greenhall, Jérôme Boivin ne signe pas seulement un film sur un bull-terrier meurtrier. Il réalise une œuvre sur le besoin d’obéir, le désir de dominer et la fragilité des cadres moraux. Plus de trente ans après sa sortie, Baxter reste ainsi un film unique en son genre, une proposition rare, imparfaite certes, mais fascinante dans sa radicalité. Une oeuvre qui a eu l’audace de prendre au sérieux une idée presque impossible : faire d’un chien pensant le miroir le plus sombre de l’homme.

Poster un Commentaire