Après avoir exploré la mémoire, les rêves, l’espace, la guerre, la manipulation du temps ou encore la naissance de la bombe atomique, Christopher Nolan remonte cette fois aux fondations mêmes du récit occidental. Avec L’ODYSSEE, le cinéaste britannique s’empare du poème attribué à Homère et du long voyage d’Ulysse, condamné à errer après la chute de Troie avant de pouvoir retrouver son royaume d’Ithaque, son épouse Pénélope et son fils Télémaque.
Tourné intégralement avec des caméras IMAX et porté par Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, Robert Pattinson, Zendaya ou encore Charlize Theron, le film déploie cette aventure mythologique durant près de trois heures.
Un voyage de dix ans pour rentrer chez soi
Après avoir joué un rôle décisif dans la victoire des Grecs à Troie, Ulysse entreprend de regagner Ithaque avec ses hommes. Ce retour, qui ne devait être qu’une traversée, devient une interminable épreuve. Tempêtes, monstres, peuples hostiles, interventions divines et conséquences de ses propres décisions éloignent toujours davantage le guerrier de son foyer. Pendant ce temps, Pénélope résiste aux prétendants qui convoitent son trône tandis que Télémaque tente de préserver l’héritage d’un père dont le retour paraît chaque jour plus improbable.
Nolan face au récit fondateur
Christopher Nolan est aujourd’hui bien davantage qu’un réalisateur à succès. Il est devenu une marque, peut-être même le dernier cinéaste contemporain capable de faire de son seul nom un argument commercial mondial.
Nolan a ingurgité une certaine idée du cinéma, nourrie de grands classiques, avant de la matérialiser à travers une imagerie dense et une conception du montage qui lui appartient entièrement. Depuis sa trilogie BATMAN, chacun de ses films constitue un événement. Ils attirent massivement le public lors de leur sortie, puis continuent de vivre, d’être discutés, revus et réévalués pendant des années.
Son cinéma propose désormais une forme de promesse : celle d’un spectacle ambitieux, techniquement imposant et pensé pour les salles. Dans le paysage actuel, peu de cinéastes peuvent rivaliser avec une telle popularité tout en conservant une vision artistique aussi immédiatement identifiable. Le triomphe initial de L’ODYSSEE, dont plus de la moitié des spectateurs américains auraient notamment choisi Nolan comme première motivation, confirme encore cette position singulière. Cette position dominante cristallise évidemment les critiques. C’est aussi la rançon du succès. Après tout, Stanley Kubrick ou Steven Spielberg n’ont-ils pas eux-mêmes subi les vents contraires de leur époque, parfois précisément parce que leur cinéma occupait une place trop importante pour laisser indifférent ?
Avec L’ODYSSEE, la défiance était d’autant plus prévisible que Nolan s’attaque à une œuvre mythique, commentée et réinterprétée depuis plusieurs millénaires. Pourtant, la découverte du film permet de mesurer à quel point certaines polémiques précédant sa sortie relevaient moins de l’analyse que du procès d’intention. Beaucoup de choix que l’on annonçait absurdes ou incohérents trouvent naturellement leur place dans le récit. Le film révèle également la difficulté presque insoluble rencontrée par sa campagne promotionnelle : comment résumer en quelques bandes-annonces la densité de ces 172 minutes sans dévoiler leurs principales visions ni réduire l’aventure à une succession de monstres et de morceaux de bravoure ?
Bien sûr, découvrir L’ODYSSEE sur le plus grand écran possible reste la meilleure des idées. Mais inutile de rejouer mécaniquement ce couplet que l’on entend désormais pour tout et parfois n’importe quoi. Le voir en salle constitue déjà une expérience. En IMAX, le film devient vibrant.

Le temps, la guerre et le poids des morts
Le temps est l’essence même du cinéma de Christopher Nolan. Il ralentit sur les plages de DUNKERQUE, se replie dans les rêves d’INCEPTION, se dilate à proximité des trous noirs d’INTERSTELLAR, remonte son propre cours dans TENET et devient l’instrument ultime de l’illusion dans LE PRESTIGE. Or, cette question traverse déjà toute l’œuvre d’Homère. L’ODYSSEE raconte une absence, une attente et un retour constamment retardé. Elle oppose le temps vécu par celui qui voyage à celui, tout aussi douloureux, de ceux qui restent. Nolan ne pouvait que se reconnaître dans cette matière.
Son film rejoue largement la partition du récit d’origine tout en l’intégrant à ses propres préoccupations. Oui, le réalisateur se réapproprie Homère, mais tel est précisément le principe d’une adaptation. Reproduire servilement une œuvre n’aurait aucun sens. Nolan en préserve les étapes, les figures et les symboles tout en leur donnant une nouvelle perspective. Cette modernisation passe principalement par un regard terrible porté sur la guerre et sur la souffrance qu’elle engendre. Ulysse n’est pas seulement un héros affrontant des créatures légendaires. Il est un homme qui doit vivre avec le poids des morts, de ses décisions et de la responsabilité qu’il porte envers ceux qui l’ont suivi.
Présomptueux, orgueilleux et parfois arrogant, il ne désire pourtant qu’une chose : rentrer chez lui. Nolan ne l’évangélise jamais. Il montre ses erreurs, son désir de gloire et les conséquences parfois catastrophiques de son besoin de défier les hommes comme les dieux. Mais il fait également de lui un être de sacrifice, portant en lui une vérité dont il est impossible de se détourner : aucune guerre ne s’achève véritablement lorsque ceux qui en reviennent continuent de la transporter avec eux. Et puisqu’une guerre semble toujours destinée à en remplacer une autre, le retour à Ithaque ne peut constituer un simple retour à la paix.
Une véritable extase de cinéma
Le cinéma de Christopher Nolan peut être cérébral, mécanique ou excessivement démonstratif. Mais il demeure aussi régulièrement une pure extase de cinéma, capable d’abolir temporairement tout ce qui existe autour de l’écran. L’ODYSSEE assume pleinement cette volonté de grand spectacle. Nolan ne filme pas seulement les différentes étapes d’un voyage : il cherche à leur donner une puissance sensorielle. Les paysages deviennent menaçants, les silhouettes se perdent dans des espaces démesurés et la mythologie bascule parfois vers une forme d’horreur particulièrement saisissante.
Certaines visions impressionnent durablement, même si l’on aurait parfois aimé que Nolan accepte de les prolonger davantage. Le passage des Lestrygons, notamment, possède une force suffisamment inquiétante pour mériter un développement plus conséquent. Le cinéaste paraît parfois si pressé de poursuivre son odyssée qu’il ne laisse pas toujours à ses créatures le temps d’occuper totalement l’espace.
Quant à la séquence consacrée à Troie, filmée depuis le point de vue d’Ulysse, elle compte parmi les plus bouleversantes. Nolan y abandonne la grandeur traditionnellement associée à la victoire pour observer ce qu’elle laisse derrière elle. Il montre moins la conquête d’une cité que la naissance d’un traumatisme. Le choix de tenir certains actes cruels à distance joue néanmoins légèrement contre cette partie. En refusant parfois de regarder frontalement la violence commise par les vainqueurs, le film atténue une part de la culpabilité qui doit ensuite accompagner Ulysse. L’intention demeure puissante, mais aurait gagné à être poussée jusqu’à son terme.
Des hommes face aux dieux
Côté casting, Matt Damon donne à Ulysse une puissance physique évidente, mais également une fatigue qui s’installe progressivement dans son corps et son regard. Son interprétation ne cherche pas à transformer le personnage en héros irréprochable. Elle en assume la rudesse, l’intelligence, l’orgueil et les contradictions. Anne Hathaway, elle, oppose à cette force une résistance plus intérieure, faite d’attente, de lucidité et de détermination. Robert Pattinson compose quant à lui une présence vicieuse et vénéneuse, dont chaque apparition semble contaminer un peu plus Ithaque. Autour d’eux, l’imposante distribution ne se contente pas d’aligner les visages connus. Chacun participe à la construction d’un monde où les hommes, les monstres et les divinités semblent appartenir à des réalités différentes tout en restant liés par la même violence.
Enfin, la musique de Ludwig Göransson accompagne cette démesure avec une puissance considérable. Sublime, écrasante et presque tellurique, elle donne parfois l’impression de faire trembler les images elles-mêmes. Elle devient cependant occasionnellement trop envahissante, comme si le film craignait de laisser certaines scènes respirer sans rappeler continuellement leur importance. Mais là aussi c’est un défaut qu’on retrouve régulièrement dans les films de Nolan.
La substantifique moelle d’Homère
L’ODYSSEE est une œuvre massive, imparfaite et particulièrement forte. Christopher Nolan ne se contente pas d’illustrer Homère : il réadapte le poème en conservant sa substantifique moelle, celle d’un récit consacré au retour, à l’identité, à la mémoire et à la difficulté de retrouver sa place après avoir trop longtemps côtoyé la mort. Le cinéaste y déploie tout ce qui fait la grandeur de son cinéma, mais aussi certaines de ses limites : une ambition démesurée, un sens exceptionnel du spectacle, une fascination pour le temps et le sacrifice, ainsi qu’une tendance à écraser certaines émotions sous le poids de son dispositif.
Il n’en reste pas moins que cette ODYSSEE possède une puissance rare. Une traversée étourdissante qui transforme le voyage d’Ulysse en immense récit sur les cicatrices de la guerre et sur ce besoin profondément humain de retrouver, coûte que coûte, le chemin de la maison.
L’ODYSSEE est actuellement disponible dans les salles de cinéma.

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