LES DÉSAXÉS est un film hors norme, maudit, presque hanté par la mort. Son origine plonge déjà ses racines dans la tragédie intime de Marilyn Monroe. En 1957, l’actrice subit une grossesse extra-utérine qui doit être interrompue afin de préserver sa vie. Elle fera ensuite une nouvelle fausse couche. Profondément meurtrie par l’impossibilité de devenir mère, elle reçoit alors de son mari Arthur Miller un étrange cadeau : une histoire écrite spécialement pour elle, destinée à révéler au public toute l’étendue de ses talents dramatiques.
Le dramaturge adapte sa nouvelle The Misfits, publiée en 1957 dans le magazine Esquire, et façonne le personnage de Roslyn autour de la fragilité, de la sensibilité et de certaines blessures de son épouse. « Je ne l’aurais pas écrit sans Marilyn », expliquera-t-il plus tard. Ce scénario devait être une preuve d’amour et de confiance envers l’actrice. Il deviendra un cadeau empoisonné, accompagnant la lente désagrégation de leur mariage.
Des êtres qui n’appartiennent plus à leur époque
Réalisé par John Huston et sorti en 1961, LES DÉSAXÉS s’intéresse à une poignée de personnages marginaux réunis dans le décor désolé de Reno, puis dans l’immensité aride du Nevada. Autour de Roslyn, une jeune femme venue faire prononcer son divorce, gravitent plusieurs hommes cabossés par l’existence : Gay Langland, un cow-boy vieillissant ; Guido, un mécanicien veuf ; et Perce Howland, un participant malchanceux à des concours de rodéo. Le petit groupe boit, danse, se séduit et partage quelques instants d’une liberté qui paraît déjà sur le point de disparaître. Des liens se créent, entre amitié, désir et besoin désespéré de ne plus être seul. Mais derrière ces parenthèses d’insouciance se dessine un monde à bout de souffle.
John Huston détourne les codes du western pour filmer non pas la conquête de l’Ouest, mais son agonie. Les cow-boys n’ont plus de troupeaux à conduire ni de territoires à découvrir. Ils errent dans un pays transformé par la modernité, incapables de trouver leur place dans une société qui n’a désormais plus besoin d’eux. Même les grands espaces, autrefois synonymes de liberté, deviennent ici des paysages écrasants où chacun se retrouve confronté à sa propre solitude. Pour incarner ces êtres en marge, Huston réunit trois monstres sacrés d’Hollywood : Clark Gable, Montgomery Clift et Marilyn Monroe. À leurs côtés figurent également Eli Wallach et l’excellente Thelma Ritter. Rarement la frontière entre les personnages et leurs interprètes aura semblé aussi fragile.
Chaos sur le tournage
L’expression « film maudit » n’est pas ici un simple effet de style. Le tournage, organisé durant l’été 1960, se déroule sous une chaleur pouvant approcher les 38 degrés dans le désert du Nevada. Les scènes finales, durant lesquelles les acteurs doivent capturer des mustangs sauvages, sont particulièrement éprouvantes. La production prend du retard et les tensions deviennent rapidement permanentes.
Marilyn Monroe traverse alors une profonde dépression. Dépendante aux médicaments et sujette à d’importants troubles du sommeil, elle arrive régulièrement en retard ou se montre incapable de travailler. Chaque journée commence dans l’incertitude : personne ne sait si l’actrice pourra rejoindre le plateau ni dans quel état elle se présentera. Elle demande souvent à recommencer les prises, convaincue de ne pas avoir trouvé l’émotion juste. Loin de n’être que des « caprices de star », ces hésitations témoignent aussi de son immense manque de confiance et de sa volonté presque maladive de prouver qu’elle est une véritable actrice dramatique. Roslyn représente beaucoup pour elle : le rôle doit enfin permettre au public de voir autre chose que l’icône blonde et sensuelle façonnée par Hollywood.

Au mois d’août, la production doit être interrompue pendant environ deux semaines afin que Monroe soit hospitalisée et soignée pour épuisement et dépression. John Huston dira plus tard avoir compris, durant ce tournage, que l’actrice courait à la catastrophe et qu’elle semblait désormais incapable de se sauver elle-même. Le cinéaste supporte de plus en plus difficilement les retards de sa vedette. La situation est d’autant plus paradoxale qu’il connaît Marilyn depuis longtemps : il l’avait dirigée près de dix ans plus tôt dans QUAND LA VILLE DORT, l’un des premiers films importants de sa carrière. Mais, sur LES DÉSAXÉS, leur relation se détériore progressivement.
Clark Gable, lui aussi, perd patience. Âgé de 59 ans et déjà fragilisé physiquement, l’acteur doit parfois attendre des heures dans une chaleur suffocante avant que sa partenaire soit prête à tourner. Il continue pourtant d’accomplir une partie des scènes éprouvantes de la capture des chevaux. Le contraste est saisissant : celui qui fut autrefois surnommé « le roi d’Hollywood » incarne désormais un cow-boy vieillissant, épuisé, confronté à la disparition du monde qui avait fait sa grandeur.
Marilyn, qui avait longtemps considéré Gable comme une figure presque paternelle, est extrêmement impressionnée à l’idée de jouer face à lui. Abandonnée par son propre père, elle avait même raconté avoir imaginé, lorsqu’elle était enfant, que Clark Gable pouvait être celui-ci. Cette admiration rend leur confrontation à l’écran encore plus bouleversante. Dans cet environnement déjà tendu, Monroe aurait également tenté de faire réduire certaines scènes d’Eli Wallach, craignant que son personnage et son jeu ne lui volent une partie de l’attention. Cette demande, abondamment rapportée depuis, illustre surtout l’insécurité extrême qui habitait alors l’actrice.
Montgomery Clift paraît quant à lui évoluer dans un monde parallèle. Depuis son terrible accident de voiture survenu en 1956, son visage est partiellement paralysé et il souffre de douleurs chroniques. Sa consommation d’alcool et de médicaments s’est intensifiée. Pourtant, Monroe se sent proche de lui et reconnaît en lui un autre être brisé par Hollywood. Elle aurait affectueusement décrit l’acteur comme « la seule personne encore plus perdue » qu’elle-même. Clift compose avec Perce un personnage bouleversant, dont les blessures physiques et morales semblent se confondre avec les siennes.
Un mariage qui se désagrège sous l’œil des caméras
Pendant que le tournage s’enlise, le mariage de Marilyn Monroe et Arthur Miller vole définitivement en éclats. Le dramaturge continue de modifier le scénario au fil des prises, parfois en intégrant des éléments inspirés de leurs disputes ou de la personnalité de son épouse. Marilyn finit par avoir le sentiment que ses failles les plus intimes sont exposées à l’écran devant toute l’équipe.
Ce qui devait être un rôle écrit par amour devient pour elle une sorte de miroir cruel. Roslyn, femme divorcée, hypersensible et incapable de supporter la souffrance des êtres vivants, ressemble de plus en plus à Marilyn au moment même où son propre couple se défait. La présence sur le plateau de la photographe Inge Morath n’arrange rien. L’agence Magnum a obtenu un accès exceptionnel au tournage et dépêche plusieurs de ses grands photographes, parmi lesquels Eve Arnold, Henri Cartier-Bresson, Ernst Haas et Morath. Leurs clichés contribueront largement à la légende du film, capturant les acteurs entre les prises dans des moments de fatigue, de solitude ou d’abandon.
Marilyn soupçonne rapidement un rapprochement entre son mari et Inge Morath. Arthur Miller épousera effectivement la photographe en 1962, après son divorce avec Monroe. À la fin du tournage, le couple ne se parle pratiquement plus. Le divorce sera prononcé en janvier 1961, quelques jours seulement avant la sortie américaine du film.
Le dernier film de Clark Gable
Le tournage s’achève le 4 novembre 1960. Deux jours plus tard, Clark Gable est victime d’une grave crise cardiaque. Il meurt le 16 novembre, à l’âge de 59 ans, sans avoir pu découvrir le film terminé. LES DÉSAXÉS sort aux États-Unis le 1er février 1961, le jour où Gable aurait fêté son soixantième anniversaire. La coïncidence renforce immédiatement l’aura funèbre du film. Il s’agit de son ultime apparition à l’écran, mais également du dernier long métrage entièrement achevé par Marilyn Monroe. Celle-ci commencera ensuite le tournage de SOMETHING’S GOT TO GIVE, qui restera inachevé au moment de sa mort, le 5 août 1962. Montgomery Clift survivra quelques années à ses partenaires. Il tournera encore trois films avant de mourir d’une crise cardiaque en 1966, à seulement 45 ans. LES DÉSAXÉS rassemble ainsi, sans que personne puisse alors le prévoir, trois immenses vedettes parvenues à un moment crépusculaire de leur existence.
Une œuvre rejetée avant d’être réhabilitée
À sa sortie, le film déçoit commercialement. Son budget avoisine les quatre millions de dollars, une somme considérable pour un drame en noir et blanc, et les recettes américaines ne permettent guère d’en faire un succès. La critique se montre divisée. Certains saluent la sincérité du projet et la puissance des interprètes ; d’autres reprochent au scénario d’Arthur Miller son symbolisme appuyé, ses dialogues trop littéraires et une durée excessive.
Le film n’est donc pas unanimement conspué, mais il ne rencontre clairement pas l’accueil espéré compte tenu du prestige de ses participants. Avec le temps, sa réputation ne cessera pourtant de grandir. Longtemps considéré comme une œuvre maladroite et morbide, LES DÉSAXÉS est aujourd’hui largement regardé comme l’un des grands films américains des années 1960 et comme l’une des plus belles performances dramatiques de Marilyn Monroe.

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