Kundun, le film de toutes les tensions pour Martin Scorsese

À première vue, Kundun (1997) ressemble à une anomalie dans la filmographie de Martin Scorsese. Le réalisateur de Les affranchis et Casino abandonne les rues de New York pour raconter l’enfance du Dalaï-Lama, dans un film contemplatif, mystique et presque méditatif. Mais derrière cette œuvre spirituelle se cache une histoire de production mouvementée, faite de paris artistiques, de tensions politiques et de décisions industrielles délicates. Car Kundun n’est pas seulement un film. C’est un projet né d’une rencontre improbable entre Hollywood et le Tibet — et qui allait provoquer la colère de la Chine.

Une rencontre décisive avec le Dalaï-Lama

L’origine du film remonte au début des années 1990, lorsque la scénariste Melissa Mathison — connue pour E.T. — rencontre personnellement le Dalaï-Lama. Fascinée par son histoire, elle lui demande la permission d’en faire un film. Le chef spirituel accepte, lui accorde du temps pour de longues interviews et devient même un conseiller actif du projet. Mathison travaille plusieurs années sur le scénario, effectuant des recherches à Dharamsala, en Inde, où vit le Dalaï-Lama en exil. Le développement est long et exigeant : pas moins de quatorze versions du script sont écrites avant d’atteindre la forme définitive. C’est elle qui suggère finalement Martin Scorsese à la réalisation. Le cinéaste accepte. Pour lui, Kundun devient rapidement plus qu’un film : une exploration spirituelle.

Scorsese loin des gangsters

Dans la carrière du réalisateur, Kundun constitue une rupture majeure. Après ses fresques criminelles des années 1990, il revient à une dimension religieuse déjà présente dans La Dernière Tentation du Christ. Le film s’inscrit dans ce que certains critiques appellent sa « trilogie de la foi », complétée des années plus tard par Silence. Scorsese, profondément marqué par son éducation catholique, voit dans le Dalaï-Lama une figure comparable au Christ : un homme de compassion confronté au pouvoir politique. Le film abandonne toute violence spectaculaire pour privilégier la contemplation, les rituels et la spiritualité. Visuellement, c’est l’exact opposé de ses thrillers urbains.

D’ailleurs, Le parcours industriel du film est chaotique. Le projet démarre chez Universal Pictures, mais le studio se retire en 1995 par crainte de froisser les autorités chinoises. Scorsese doit alors chercher un nouveau financement. C’est Disney, via sa filiale Touchstone, qui accepte finalement de produire le film, avec un budget d’environ 28 millions de dollars. Mais le soutien est prudent : la distribution devra rester limitée pour éviter un conflit diplomatique majeur. Les craintes se confirment rapidement. Avant même la sortie, l’ambassade de Chine à Washington contacte Disney pour exprimer son opposition. Pékin considère le film comme une glorification du Dalaï-Lama et une ingérence politique. Sous pression, le PDG de Disney Michael Eisner réduit la promotion au minimum et ira jusqu’à qualifier publiquement le film de « stupide erreur ».

Tourner le Tibet… au Maroc

Impossible de filmer au Tibet ou en Inde : les autorisations sont refusées. L’équipe se replie donc au Maroc, dans les studios Atlas de Ouarzazate, entre 1996 et 1997. Les conditions sont rudimentaires. Les décors doivent être construits presque entièrement à la main, avec pierres sculptées, tissus brodés et éléments importés d’Inde. Le chef décorateur Dante Ferretti recrée minutieusement temples et palais malgré un budget limité. Le directeur de la photographie Roger Deakins fait preuve d’ingéniosité technique : pour certaines scènes nocturnes, il fait construire des structures métalliques gigantesques afin de simuler la lumière lunaire dans le désert. Malgré les difficultés — vent, chaleur, poussière — l’ambiance sur le plateau reste marquée par le respect et la spiritualité. Bouddhistes et musulmans travaillent ensemble, reflétant le message du film.

Une sortie sabotée par la diplomatie

Lorsque Kundun sort finalement en décembre 1997, sa distribution est extrêmement limitée : seulement deux salles au départ aux États-Unis. Disney tente d’éviter l’escalade politique avec la Chine, qui interdit immédiatement le film et bannit Scorsese du territoire. Commercialement, c’est un échec. Le film ne rapporte qu’environ 5,7 millions de dollars dans le monde. Mais la polémique aura des conséquences durables : les relations entre Disney et la Chine resteront tendues pendant des années.

À sa sortie, la critique salue la beauté visuelle du film mais reste partagée sur son rythme lent. Quatre nominations aux Oscars — photographie, musique, décors, costumes — reconnaissent néanmoins sa qualité artistique. Avec le recul, Kundun est souvent considéré comme l’un des films les plus singuliers de Scorsese. Certains critiques le voient même comme un chef-d’œuvre méconnu, preuve de la capacité du réalisateur à explorer des territoires très éloignés de son cinéma habituel. C’est avant tout une œuvre spirituelle, un portrait intime centré sur la compassion et la non-violence. Mais son sujet le rend inévitablement politique. En racontant l’histoire du Tibet, Scorsese touche à un conflit géopolitique majeur.

Projet personnel, pari artistique et incident diplomatique à la fois, le film reste un objet unique dans Hollywood : une fresque mystique produite par un grand studio et devenue un symbole des tensions entre cinéma et politique internationale.

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