Le choix de Sophie, l’histoire d’un film bouleversant

En 1979, le roman Sophie’s Choice de William Styron frappe le monde littéraire comme un coup de tonnerre. Best-seller immédiat, récompensé par le National Book Award en 1980, le livre raconte l’histoire tragique d’une survivante d’Auschwitz hantée par un dilemme impossible. L’ouvrage est si marquant que l’expression « Sophie’s choice » entre rapidement dans la langue anglaise pour désigner un choix moral insoutenable.

Parmi les lecteurs bouleversés figure le réalisateur américain Alan J. Pakula. Dès mai 1979, avant même la publication officielle du roman, il achète les droits d’adaptation après avoir lu les épreuves. Le projet prend rapidement forme grâce au financement du producteur britannique Lew Grade, qui lui accorde un budget conséquent et lui confie la triple casquette de producteur, scénariste et réalisateur. Mais porter à l’écran un roman aussi dense s’annonce compliqué.

Un projet longtemps jugé trop sombre

Le sujet effraie Hollywood. Plusieurs studios (MGM, Columbia et la Fox) refusent de financer le film, jugeant son thème trop sombre et trop risqué commercialement. Pakula s’obstine pourtant. Pendant plus de deux ans, il travaille le scénario, multiplie les recherches historiques et prépare minutieusement la mise en scène. Un repérage en Pologne est même envisagé avant d’être abandonné pour des raisons politiques, l’équipe se tournant finalement vers la Yougoslavie pour les séquences liées à Auschwitz.

Le réalisateur tient à écrire lui-même l’adaptation. Il estime être le mieux placé pour saisir la psychologie complexe des personnages imaginés par Styron. L’auteur du roman accepte finalement cette approche. En mars 1982, après plusieurs reports, le film entre enfin en production.

Un casting difficile à trouver

Le rôle de Sophie représente un défi colossal. L’actrice choisie doit incarner une survivante polonaise de l’Holocauste, parler plusieurs langues et porter l’immense charge émotionnelle du film. Alan J. Pakula pense d’abord à Liv Ullmann, dont il admire la fragilité et l’intensité. D’autres noms circulent : Marthe Keller, Hanna Schygulla, Ursula Andress. Sally Field manifeste également son intérêt avant de se retirer.

C’est finalement Meryl Streep qui s’impose. À l’époque, elle est encore peu connue du grand public. Après avoir lu le scénario, elle insiste auprès du réalisateur pour obtenir le rôle, au point, dit-on, de se jeter à ses pieds pour le convaincre. Pakula hésite entre elle et l’actrice slovaque Magdaléna Vášáryová. Il finit par choisir Streep, à condition qu’elle attende la fin de l’écriture du script avant de s’engager. Autour d’elle, deux acteurs émergents complètent le trio principal : Kevin Kline, découvert au théâtre, dans le rôle de Nathan, et Peter MacNicol dans celui de Stingo, le narrateur.

La préparation extrême de Meryl Streep

Pour interpréter Sophie, Meryl Streep se lance dans une préparation presque obsessionnelle. Elle travaille d’abord le dialecte polonais, apprenant non seulement l’accent mais aussi les mécanismes phonétiques de la langue afin de reproduire la manière dont une Polonaise parlerait l’anglais. Elle apprend également des répliques en allemand et en polonais, et conserve son accent même en dehors du plateau.

Chez elle, la préparation devient quotidienne. Son mari, Don Gummer, raconte qu’elle passait ses soirées à répéter du polonais à haute voix. Mais l’essentiel du travail est émotionnel. Streep étudie les témoignages de survivants de l’Holocauste et travaille avec Kitty Hart, ancienne déportée qui conseille la production. Elle cherche à comprendre le traumatisme de Sophie de l’intérieur. Pakula organise trois semaines de répétitions avant le tournage, traitant le film comme une pièce de théâtre. Les costumes, la coiffure et le maquillage sont préparés très en amont pour aider l’actrice à construire son personnage. La scène la plus célèbre du film – celle du choix imposé à Sophie à Auschwitz – est si éprouvante que Streep ne la tourne qu’une seule fois.

Un tournage entre Brooklyn et l’Europe de l’Est

Le tournage débute le 1er mars 1982 à New York. Les scènes contemporaines sont filmées dans Brooklyn et ses environs : le pont de Brooklyn, Prospect Park ou encore une rue de Flatbush où la fameuse « maison rose » du roman est recréée pour les besoins du film. Pakula encourage l’improvisation afin de développer la complicité entre ses acteurs.

Après la fin du tournage américain, Meryl Streep part en Yougoslavie pour filmer les flashbacks d’Auschwitz. Les décors du camp et de la maison du commandant sont reconstruits avec précision grâce au travail du chef décorateur et aux conseils de Kitty Hart. Les débuts du tournage sont difficiles. Les dix premiers jours sont décrits par l’équipe comme « terribles », tant la pression est forte. Mais l’atmosphère finit par se détendre, notamment grâce à la relation professionnelle intense qui se noue entre Streep et Kevin Kline.

Un film sur la culpabilité et la mémoire

Au cœur du film se trouve une question vertigineuse : comment vivre après avoir été contraint de choisir lequel de ses enfants survivra ? Cette scène centrale, tournée sans emphase musicale, est devenue l’une des plus marquantes de l’histoire du cinéma.

Sophie est écrasée par la culpabilité. Son corps, son regard et sa fragilité traduisent le poids du traumatisme. La relation entre Sophie et Nathan, passionnelle et destructrice, renforce cette tragédie : deux êtres blessés qui se précipitent ensemble vers l’autodestruction. Face à eux, Stingo incarne l’innocence et le regard extérieur. À travers lui, le spectateur découvre progressivement l’horreur du passé de Sophie.

À sa sortie en décembre 1982, le film divise la critique. Certains saluent sa puissance émotionnelle et la performance exceptionnelle de Streep. D’autres jugent l’adaptation trop longue ou trop littéraire. Mais une chose fait l’unanimité : l’interprétation de Meryl Streep. Elle remporte l’Oscar de la meilleure actrice en 1983 et devient instantanément l’une des actrices majeures de sa génération.

Quarante ans après sa sortie, Le Choix de Sophie reste un monument du cinéma dramatique. Le film a également marqué la manière dont le cinéma aborde la mémoire de l’Holocauste, en privilégiant une approche intime et psychologique.

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