LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, quand Pierre Granier-Deferre adapte Alphonse Boudard

Avec LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, Pierre Granier-Deferre signe un film de débuts qui regarde déjà vers la suite. À première vue, tout semble l’inscrire dans une tradition bien balisée du polar français des années 60 : le noir et blanc, les truands, les trahisons, la prison, les règlements de comptes, les dialogues de Michel Audiard, la présence massive de Lino Ventura. Mais derrière cette mécanique de genre se dessine déjà autre chose : un regard froid, ironique et moral sur des hommes qui ont changé de costume sans jamais changer de nature.

Adapté du roman d’Alphonse Boudard, avec une transposition d’Albert Simonin, des dialogues de Michel Audiard et une musique signée Jimmy Smith, le film réunit une distribution remarquable : Lino Ventura, Charles Aznavour, Pierre Brasseur, Maurice Biraud, Irina Demick, Georges Géret et Daniel Ceccaldi. Le point de départ est d’une efficacité limpide : un casse tourne mal, un homme paie pour les autres, passe cinq ans en prison, puis ressort bien décidé à retrouver ses anciens complices. Ceux-ci, entre-temps, se sont embourgeoisés. Ils ont changé de décor, de langage, de façade. Mais la question du film est simple : peut-on vraiment devenir respectable quand on a construit sa nouvelle vie sur une trahison ?

Un polar de jeunesse, déjà habité par le grand Granier-Deferre

Dans la carrière de Pierre Granier-Deferre, LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES occupe une place passionnante. Ce n’est pas encore le cinéaste pleinement reconnu du CHAT, de LA VEUVE COUDERC, du TRAIN, de L’ÉTOILE DU NORD ou d’ADIEU POULET. Nous sommes encore dans les années de formation, après ses expériences d’assistant et ses premiers longs métrages du début des années 60. Pourtant, le film ne ressemble pas à un simple exercice préparatoire car on y voit déjà les lignes de force de son cinéma : le goût des climats, la sobriété du découpage, l’attention aux visages, aux milieux sociaux, aux silences qui pèsent autant que les dialogues. Quand Granier-Deferre filme un univers de truands, ce qui l’intéresse n’est pas le coup en lui-même, mais ce qu’il laisse derrière lui. Le crime, chez lui, n’est pas seulement une action mais plutôt une révélation.

Ce film annonce aussi son rapport essentiel à l’adaptation littéraire. Plus tard, Granier-Deferre deviendra l’un des grands adaptateurs de Georges Simenon, capable de transformer des intrigues romanesques en atmosphères troubles et profondément humaines. LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES appartient déjà à cette logique : partir d’un roman non pour en faire un simple scénario, mais pour en extraire une vision du monde.

Boudard, Simonin, Audiard : la grande filière du polar populaire

Le film doit beaucoup à cette rencontre entre trois sensibilités majeures du récit criminel populaire. Alphonse Boudard apporte son regard d’homme revenu de tout, sa connaissance des marges et cette façon très particulière de faire entendre une France de l’arrière-cour, loin des grands discours et des beaux principes. Albert Simonin donne à l’ensemble une structure et un savoir-faire venus du polar de truands, tandis que Michel Audiard transforme les dialogues en armes de précision.

Mais il serait trop facile de réduire le film à ses bons mots. Chez Audiard, la phrase ne sert pas seulement à faire rire ou à faire briller l’acteur. Elle révèle aussi une posture, une défense, une manière de se donner de l’importance quand on n’en a plus beaucoup. Les personnages parlent souvent pour tenir debout, pour sauver les apparences ou pour masquer leur embarras. La parole devient alors une façade supplémentaire, au même titre que l’argent, les appartements mieux tenus ou les situations sociales acquises après la trahison.

C’est là que le titre prend toute sa force. Les “cloportes” ne se sont pas vraiment métamorphosés. Ils ont changé de peau, mais non de substance. Le film ne raconte pas une ascension sociale, mais raconte une mue ratée. Ces hommes ont quitté les bas-fonds sans quitter ce qui les constituait moralement. Leur nouvelle respectabilité n’efface rien ; elle rend simplement leur médiocrité plus présentable.

Lino Ventura, une présence qui juge sans discours

Au centre de ce monde de faux-semblants, Lino Ventura impose une évidence physique et morale. Son personnage n’est pourtant pas un innocent. Alphonse est un voleur, un homme du milieu, quelqu’un qui appartient lui aussi à l’univers du crime. Mais Ventura lui donne une tenue qui le distingue immédiatement de ceux qui l’ont laissé tomber. Il ne se raconte pas d’histoires, ne maquille pas son passé et ne cherche pas à se faire passer pour autre chose que ce qu’il est. Cette franchise brutale fait de lui le personnage le plus solide du film. Ventura n’a pas besoin de grands effets pour exister (ce qui constituera d’ailleurs l’une des grandes qualités durant toute sa carrière). Son regard, sa façon de se tenir et sa manière de laisser le silence s’installer suffisent à faire trembler les autres. Face à lui, les anciens complices parlent trop, s’agitent, esquivent ou se réfugient dans des justifications. Lui avance avec la densité de celui qui n’a plus rien à perdre, sinon l’idée qu’il se fait encore d’une certaine loyauté.

Autour de Ventura, la distribution est dense. Charles Aznavour, Maurice Biraud, Georges Géret, Pierre Brasseur, Irina Demick ou Daniel Ceccaldi ne composent pas seulement une galerie pittoresque. Chacun incarne une manière différente de survivre à sa propre lâcheté, et c’est cette diversité qui donne au film sa saveur humaine. Pierre Brasseur, notamment, apporte au film une dimension plus théâtrale et plus venimeuse. Charles Aznavour, plus nerveux, laisse affleurer la fragilité et l’inconfort de ceux qui savent que le passé peut toujours revenir frapper à la porte. Granier-Deferre dirige cet ensemble avec une précision déjà remarquable. Il aurait pu laisser les acteurs tirer le film vers la démonstration ou le pur plaisir de la réplique, mais, au contraire, les inscrit dans un mouvement commun.

Un film mésestimé

Le film n’a pas toujours été considéré à la hauteur des grandes œuvres ultérieures de son auteur. On l’a parfois vu comme un polar mineur, agréable pour ses acteurs et ses dialogues, mais trop modeste pour occuper une place importante dans la filmographie de Granier-Deferre. Cette lecture n’est pas entièrement injuste si l’on cherche un sommet abouti. Le film garde une structure assez segmentée, et certaines scènes valent davantage par leur présence humaine que par leur tension dramatique.

Mais c’est justement en le replaçant au début du parcours du cinéaste qu’il devient passionnant. On y voit se former un regard. On y reconnaît déjà l’intérêt pour les êtres abîmés, les classes sociales, les silences, les compromis et les passions fatiguées. Ce qui deviendra plus dense, plus douloureux et plus maîtrisé dans LE CHAT, LA VEUVE COUDERC ou encore LE TRAIN existe ici sous une forme plus sèche, et plus ironique, encore attachée au plaisir du polar populaire.

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