Après LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, qui ouvrait notre cycle consacré à Pierre Granier-Deferre, il semblait naturel de poursuivre avec LE CHAT, tant ce film marque un point de bascule dans l’œuvre du cinéaste. Sorti en 1971, ce drame franco-italien adapté de Georges Simenon n’est pas seulement l’un de ses films les plus célèbres. C’est aussi l’un de ceux où son cinéma trouve sa forme la plus pure. Ici, presque rien ne semble arriver, et pourtant tout s’effondre. Un couple ne se parle plus. Une maison résiste encore au milieu d’un quartier en démolition. Un chat devient l’objet d’une guerre intime, portée par deux monstres du cinéma, Gabin et Signoret.
Un duo imposant
Jean Gabin y incarne Julien Bouin, ancien typographe à la retraite, tandis que Simone Signoret joue Clémence, ancienne trapéziste devenue boiteuse après un accident. Ils vivent encore dans un pavillon de Courbevoie promis à la destruction, au bord d’un paysage en pleine mutation qui annonce déjà la modernisation brutale du secteur de La Défense. Entre eux, le langage s’est presque entièrement retiré. Ils ne se parlent plus que par billets, par gestes, par regards détournés ou par petites cruautés domestiques. Le chat recueilli par Julien vient alors révéler ce qui couvait depuis longtemps : la jalousie, la solitude, l’humiliation, l’usure du désir et l’impossibilité de quitter vraiment celui ou celle que l’on ne supporte plus.
Le grand événement du film reste évidemment la rencontre entre Jean Gabin et Simone Signoret. Ils se retrouvent ici pour la première fois au cinéma, et cette réunion dépasse largement la simple idée d’un beau casting. Ce sont deux monuments qui s’observent, deux présences qui portent avec elles plusieurs décennies de cinéma français. L’anecdote autour de leur association dit beaucoup de l’enjeu symbolique du film. Les producteurs n’auraient pas d’abord souhaité Simone Signoret, mais Gabin aurait imposé sa présence. Sans elle, il ne ferait pas le film. Il fallait, face à Gabin, une actrice capable de laisser affleurer à la fois la dureté, la blessure, la dignité perdue et la colère d’avoir été dépossédée de tout ce qui faisait autrefois sa force.
Leur jeu est d’une beauté terrible parce qu’il refuse l’effet. Gabin ne cherche jamais à séduire. Il durcit Julien jusqu’à la sécheresse, mais laisse parfois passer une fêlure qui rappelle que cet homme n’est pas seulement un bloc de rancune. Il a encore besoin d’aimer, mais il ne peut plus offrir cet amour à Clémence. Signoret, de son côté, ne joue pas une simple mégère. Elle compose une femme détruite par la perte.
Un film charnière pour Granier-Deferre
Avec LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, le cinéaste montrait déjà son goût pour les personnages moralement abîmés, les milieux sociaux et les rapports de force masqués sous les apparences. Avec LE CHAT, tout se resserre. Le polar laisse place au drame intime, mais le regard reste le même : Granier-Deferre filme des êtres que le temps a fatigués, des lieux qui portent une mémoire, et des rapports humains où la violence passe moins par l’éclat que par l’usure.
Le film marque aussi son entrée décisive dans l’univers de Simenon, qu’il retrouvera ensuite avec LA VEUVE COUDERC, LE TRAIN ou encore L’ÉTOILE DU NORD. Cette rencontre semble presque évidente. Simenon offre à Granier-Deferre ce que son cinéma recherche déjà : des personnages ordinaires saisis au moment où quelque chose se fissure, des existences modestes traversées par une tragédie silencieuse ou encore des atmosphères où le décor pèse autant que l’action. Le cinéaste n’est pas un illustrateur de roman, mais un cinéaste de la condensation. C’est peut-être ici que son style s’affirme avec le plus de netteté. Il n’y a presque pas d’intrigue au sens classique. Aucun grand rebondissement ne vient relancer artificiellement le récit car tout repose sur un système de tensions intimes qui s’accumulent scène après scène.

Une mise en scène de l’usure et des retours de mémoire
Dans le film, le présent du couple est traversé par des retours en arrière qui font réapparaître ce qui a été perdu. Ces souvenirs ne sont pas de simples explications psychologiques. Ils rendent la haine plus douloureuse, parce qu’ils prouvent que Julien et Clémence se sont aimés. La mise en scène repose alors sur une extrême précision oùlLa musique de Philippe Sarde intervient avec retenue, tandis que les bruits du quotidien et du chantier composent une véritable partition. Il y a les pas, les portes, le papier, la vaisselle, les machines dehors et le silence dedans deviennent alors les éléments de cette forme d’étouffement qu’on ressent à l’écran. Granier-Deferre remplace le dialogue par une dramaturgie des matières et des sons.
Cette austérité peut dérouter. LE CHAT n’est pas un film aimable. Il ne cherche pas à rendre sa noirceur confortable, bien au contraire. Il avance plutôt lentement, sans grande scène explicative qui viendrait pacifier le malaise ou tendre la main au spectateur. Cette lenteur peut rebuter, mais ce parti pris marque aussi la thématique du film qui désagrège peu à peu ses personnages.
Un grand film français du désenchantement
Pour comprendre la place de LE CHAT dans le cinéma français des années 70, il faut le situer à un moment où la Nouvelle Vague a déjà modifié le paysage, mais où un autre cinéma continue d’exister avec une force réelle. Granier-Deferre n’est ni un révolutionnaire formel à la manière de Godard, ni un simple héritier du vieux cinéma de studio. Il occupe un espace singulier : celui d’un cinéma populaire plus adulte profondément attaché aux acteurs et aux milieux sociaux.
Granier-Deferre ne cherche pas à faire moderne pour faire moderne. Il ne cherche pas davantage à flatter une quelconque nostalgie. C’est pour cela que le film demeure un sommet. Il unit les grandes fidélités de Granier-Deferre – la littérature, les acteurs, les lieux, les êtres blessés, la mélancolie sociale – dans une forme singulière. Il n’a pas besoin d’effets spectaculaires pour parler des fêlures qui parsèment la vie de ses personnages. Il lui suffit de montrer deux êtres qui restent ensemble parce qu’ils ne savent plus comment se quitter.

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