LE TRAIN, la passion fugitive de Granier-Deferre

Après LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTESLE CHAT et LA VEUVE COUDERC, notre cycle consacré à Pierre Granier-Deferre se poursuit avec LE TRAIN, réalisé en 1973. À ce stade de sa carrière, le cinéaste a déjà trouvé son territoire : l’adaptation littéraire, les personnages enfermés dans un moment de bascule, les atmosphères qui pèsent plus lourd que les grands effets dramatiques, et cette manière très française de faire naître le tragique à partir de gestes simples, de silences, de regards et de décors habités.

Encore une fois, le cinéaste adapte Simenon. Le point de départ est simple : en mai 1940, l’armée allemande avance et les civils fuient. Julien Maroyeur (Jean-Louis Trintignant), réparateur de postes de radio, quitte son village avec sa femme enceinte et leur petite fille. Dans le train bondé de l’exode, la famille est séparée. Sa femme et son enfant trouvent une place dans une voiture de voyageurs, tandis que Julien est relégué dans un wagon à bestiaux, au milieu d’une humanité désordonnée, apeurée, parfois solidaire, parfois mesquine. C’est là qu’il rencontre Anna Kupfer (Romy Schneider), jeune femme juive allemande fuyant elle aussi la catastrophe. Le film tient dans cet espace fragile : une parenthèse dans le désastre, un amour qui naît au cœur de l’effondrement, une rencontre qui ne devrait pas durer et qui, pourtant, bouleverse une vie entière.

Sans destination

LE TRAIN n’est pas un film de guerre au sens traditionnel du terme. Granier-Deferre ne cherche pas à filmer les batailles, les stratégies ou le fracas des armes. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont la guerre atteint les civils avant même que ceux-ci puissent vraiment la comprendre. Il filme des hommes et des femmes qui partent parce qu’il faut partir, qui montent dans un train sans maîtriser leur destination, qui voient leur existence ordinaire se défaire dans une suite de décisions prises par d’autres. Cette approche donne au film sa tonalité particulière. L’Histoire n’y est pas un grand décor spectaculaire, mais une force qui traverse les corps et les consciences. Julien n’est pas un héros. Anna n’est pas une figure romanesque abstraite. Ils sont deux êtres pris dans un mouvement qui les dépasse, et c’est précisément parce qu’ils ne contrôlent plus rien que leur rencontre devient possible.

Granier-Deferre regarde donc la guerre par ses conséquences intimes. Il montre comment elle dérègle les fidélités, suspend les certitudes et ouvre des parenthèses que la vie normale aurait aussitôt refermées. Julien est marié, père de famille, installé dans une existence modeste qui semblait tracer sa voie. Pourtant, dans ce train où les repères se brouillent, il découvre une émotion qui n’aurait probablement jamais trouvé sa place ailleurs.

Le train comme parenthèse morale

Le décor central du film est évidemment essentiel. Le train n’est pas seulement un lieu de passage. Il devient un monde provisoire, une société de hasard où les individus se retrouvent arrachés à leur milieu, à leur confort, parfois même à leur identité sociale. Dans cet espace contraint, les pudeurs tombent, les réflexes se révèlent et les rapports humains se recomposent sous la pression de la peur.

C’est là que Granier-Deferre rejoint le meilleur de son cinéma. Comme dans LE CHAT, où la maison reflétait l’état du couple, ou dans LA VEUVE COUDERC, où la ferme devenait une prison rurale, le lieu dit ici quelque chose de plus profond que l’action. Le train avance, mais les personnages, eux, semblent suspendus. Ils ne sont déjà plus dans leur vie d’avant et ne sont pas encore dans celle qui les attend. Cette zone intermédiaire permet à Julien d’être autre chose que le mari, le père ou l’homme ordinaire qu’il était jusque-là. La rencontre avec Anna naît de cette suspension. Elle ne se construit pas sur de grands discours, mais sur la proximité imposée, l’attention portée à l’autre, la conscience diffuse que chaque moment peut être le dernier. Granier-Deferre filme cette relation avec une pudeur remarquable. Il ne force jamais le sentiment. Il laisse l’émotion surgir dans les silences, dans les gestes retenus et dans cette manière qu’ont les personnages de se rapprocher comme s’ils savaient déjà que le temps leur était compté.

Une histoire d’amour sans lyrisme appuyé

La grande force du long-métrage tient à son refus de l’emphase. Granier-Deferre filme une passion, mais il ne la décore jamais d’un lyrisme trop voyant. Il ne cherche pas à arracher les larmes par de grandes scènes de déclaration ou par une musique qui viendrait souligner chaque émotion. Il préfère laisser les situations travailler d’elles-mêmes, comme si le poids du contexte suffisait à donner à chaque geste sa gravité. Cette sobriété distingue le film d’un mélodrame plus classique. Julien et Anna ne vivent pas une parenthèse hors du monde. Leur amour existe justement parce que le monde s’écroule autour d’eux. La guerre les rapproche en les arrachant à leurs trajectoires, mais cette même guerre rend leur histoire impossible à prolonger. Le film tient dans cette contradiction terrible : ce qui permet la rencontre est aussi ce qui la condamne.

Le cinéma de Granier-Deferre repose souvent sur cette idée : les événements extérieurs valent surtout par ce qu’ils révèlent des êtres. Dans LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, le retour d’un homme trahi permettait de mettre à nu la médiocrité de ses anciens complices. Dans LE CHAT, la démolition d’un quartier accompagnait la fin d’un couple. Dans LA VEUVE COUDERC, l’arrivée d’un homme en fuite révélait la solitude et le désir d’une femme condamnée par son milieu. Avec LE TRAIN, l’échelle change, mais la logique demeure. L’exode de 1940 n’est pas utilisé comme un simple arrière-plan historique. Il agit comme un révélateur. Il oblige les personnages à sortir de leur place, à se découvrir dans un état de vulnérabilité extrême, à faire l’expérience d’une liberté paradoxale au moment même où tout semble se refermer.

Après la vengeance morale de LA MÉTAMORPHOSE DES CLOPORTES, après la guerre froide domestique du CHAT et après le désir tardif de LA VEUVE COUDERC, le cinéaste filme ici l’amour comme une parenthèse ouverte par l’Histoire. Mais cette parenthèse n’a rien d’un refuge confortable. Elle est fragile, menacée dès sa naissance, et d’autant plus bouleversante qu’elle ne peut pas devenir une vie. Le film rappelle ainsi ce que Granier-Deferre sait faire mieux que beaucoup d’autres : inscrire un drame intime dans un monde qui change, faire sentir qu’un décor n’est jamais neutre, et montrer comment une rencontre peut révéler un être à lui-même au moment précis où tout se dérobe. LE TRAIN n’est pas seulement une histoire d’amour pendant la guerre, mais aussi le récit d’un instant arraché au désastre, cette forme d’une émotion née dans le désordre collectif, puis laissée derrière soi comme une trace impossible à effacer.

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