Il y a des films qui vieillissent mal, et d’autres qui semblent attendre leur époque. Sorti en 1979, Les Chiens appartient clairement à la seconde catégorie. Réalisé par Alain Jessua, avec Gérard Depardieu, Victor Lanoux et Nicole Calfan, le film raconte l’arrivée d’un jeune médecin dans une ville nouvelle où les habitants, gagnés par la peur de l’insécurité, s’équipent peu à peu de chiens de garde dressés par un homme charismatique et inquiétant, Morel.
Un souci de modernité
Ce qui frappe aujourd’hui, c’est moins le sujet en lui-même que la manière dont Jessua l’inscrit dans un décor très concret. Le tournage se déroule en 1978, notamment à Torcy, dans le quartier de l’Arche-Guédon, alors en pleine construction. Ce choix n’a rien d’anodin. Les immeubles récents, les espaces encore vides, les zones commerciales et les places froides donnent au film une atmosphère étrange. La ville paraît neuve, mais déjà presque malade. Ce qui en fait un étrange paradoxe. Elle a été pensée pour organiser la vie collective, mais Jessua la filme comme un territoire de méfiance, de surveillance et de repli.
L’image du maître
Cette dimension de tournage est essentielle pour comprendre la force du film. Les Chiens n’a pas besoin d’un décor fantastique pour installer l’angoisse. Il suffit d’une banlieue résidentielle inachevée, d’un environnement trop propre, trop calme, trop silencieux. Les chiens ne sont pas seulement des animaux dangereux : ils matérialisent la peur des habitants, leur désir de protection et leur basculement progressif vers une logique de violence. D’ailleurs, la dangerosité vient avant tout du maître, repère que l’animal suit.

Gérard Depardieu, alors en pleine ascension, trouve avec Morel un rôle à la fois physique et trouble. Son personnage n’est pas un simple dresseur. Il est un manipulateur, un gourou sécuritaire avant l’heure, capable de transformer l’angoisse collective en pouvoir personnel. Face à lui, Victor Lanoux incarne une forme de rationalité impuissante. Son médecin observe, soigne, enquête, mais comprend peu à peu qu’il ne lutte pas seulement contre des chiens, mais contre une contamination mentale. Une idée est toujours plus difficile à arrêter surtout quand elle se propage…
Dompter les chiens
Le film est aussi remarquable par son rapport aux animaux sur le plateau. La présence des chiens impose une tension particulière aux scènes. Leur puissance physique, leur imprévisibilité apparente et leur simple occupation de l’espace donnent au tournage une rugosité que le cinéma français de l’époque aborde rarement. Jessua ne cherche pas l’effet spectaculaire permanent. Il préfère installer un malaise diffus, comme si les chiens devenaient peu à peu les vrais maîtres du décor.
Longtemps resté dans une forme de rareté, Les Chiens mérite d’être revu pour ce qu’il capte de la France de la fin des années 70 : l’urbanisation rapide, la peur de l’autre, la tentation de l’ordre, la fragilité du vivre-ensemble.

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