Il y a des films ratés parce qu’ils manquent d’idées. Et puis il y a des films qui se perdent parce qu’ils en ont peut-être trop. Blueberry, l’expérience secrète appartient plutôt à cette seconde catégorie. Sorti en 2004, le film de Jan Kounen reste encore aujourd’hui un objet étrange dans le paysage du cinéma français : une superproduction ambitieuse, adaptée d’une bande dessinée culte, portée par un casting international et traversée par une obsession mystique qui va progressivement dévorer le western attendu.
Un projet fou
Sur le papier, l’entreprise avait tout du pari fou. Adapter Blueberry, monument de la bande dessinée franco-belge créé par Jean-Michel Charlier et Jean Giraud, c’était s’attaquer à l’un des grands mythes du western européen. Le personnage, immense figure de cow-boy rebelle, méritait depuis longtemps une incarnation de cinéma. Avec Vincent Cassel dans le rôle-titre, Michael Madsen en antagoniste, Juliette Lewis, Djimon Hounsou, Eddie Izzard ou encore Ernest Borgnine, le projet avait des allures de grand film d’aventure international. À une époque où le cinéma français cherchait régulièrement à prouver qu’il pouvait, lui aussi, produire du spectacle à grande échelle, Blueberry semblait avoir les armes pour devenir un événement.
Mais Jan Kounen n’est pas un simple faiseur. Après Dobermann, le cinéaste ne cherche pas seulement à signer un western spectaculaire. Il veut utiliser Blueberry comme porte d’entrée vers un autre monde, celui du chamanisme, des visions, de la transe et du rapport sacré à la nature. C’est là que le film devient passionnant, mais aussi profondément déstabilisant. Ceux qui attendaient une adaptation fidèle de la bande dessinée ont découvert un objet beaucoup plus personnel, parfois opaque, où l’intrigue de chasse au trésor et de vengeance finit par passer au second plan derrière une expérience sensorielle.
Un film pas comme les autres
Le problème de Blueberry, c’est peut-être son malentendu originel. Le public venait chercher un western. Kounen, lui, proposait un voyage intérieur. La promesse commerciale reposait sur un héros populaire, un univers d’aventure et un affrontement en terres indiennes. Le film, lui, s’enfonce dans les visions hallucinées, les rites chamaniques et les séquences psychédéliques. Il ne raconte pas seulement la poursuite d’un homme par un autre, mais la confrontation d’un personnage avec ses blessures, ses peurs et sa propre perception du réel. À partir de là, l’écart entre l’attente et le résultat ne pouvait que diviser.
Il serait pourtant injuste de réduire Blueberry à un simple accident industriel ou à une curiosité embarrassante. Visuellement, le film possède une vraie ampleur. Les paysages, la photographie de Tetsuo Nagata, la sécheresse des décors et l’étrangeté des visions composent une œuvre qui ne ressemble pas à grand-chose d’autre dans le cinéma français de l’époque. On peut trouver le film bancal, trop long, parfois confus, mais il est difficile de lui retirer son audace. Là où beaucoup d’adaptations se contentent d’illustrer leur matériau d’origine, Kounen prend le risque inverse : il s’en empare jusqu’à en faire presque autre chose.

C’est évidemment ce qui lui sera reproché. Pour une partie des lecteurs de la BD, Blueberry trahit le personnage plus qu’il ne l’adapte. Le héros de Charlier et Giraud, figure nerveuse, insolente et profondément ancrée dans les codes du western, devient ici un homme hanté, presque un passeur entre deux dimensions. Le film n’est pas tant une aventure de Blueberry qu’une aventure à l’intérieur de Blueberry. Ce déplacement est à la fois sa limite et sa singularité. Il explique pourquoi le film a dérouté à sa sortie, mais aussi pourquoi il continue d’intriguer vingt ans plus tard
Une ambition démesurée
Avec le recul, Blueberry ressemble moins à un naufrage qu’à un film impossible. Impossible à vendre correctement, parce qu’il portait le nom d’une BD célèbre tout en refusant d’en être l’adaptation classique. Impossible à recevoir simplement, parce qu’il mêlait western, fantastique, mysticisme, expérimentation visuelle et quête existentielle. Impossible, enfin, à classer dans une industrie française souvent mal à l’aise avec les objets trop coûteux, trop hybrides ou trop personnels. Il y a quelque chose de presque touchant dans cet échec. Blueberry voulait être un grand film d’aventure,il voulait séduire le grand public, mais rien n’a véritablement fonctionné.
Reste aujourd’hui un film imparfait, parfois maladroit, mais bien plus intéressant que sa réputation. Dans un cinéma hexagonal trop souvent prudent, ce genre de tentative, même bancale, mérite au moins d’être regardée avec un peu plus de curiosité que de mépris.

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