Critique de PEAKY BLINDERS : L’IMMORTEL

PEAKY BLINDERS : L’IMMORTEL prolonge l’univers de la série créée par Steven Knight, cette fois sous la forme d’un long-métrage réalisé par Tom Harper, déjà passé par la mise en scène durant la série. Ce film réunit l’emblématique Cillian Murphy dans le rôle de Tommy Shelby, entouré notamment de Barry Keoghan, Rebecca Ferguson, Tim Roth, Sophie Rundle et Stephen Graham. Il déplace la saga dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, avec l’ambition manifeste de donner une conclusion plus vaste, plus spectaculaire et plus crépusculaire à l’épopée Shelby.

Tommy face à son destin

Après les événements de la série, Tommy Shelby revient donc dans un monde en mutation, désormais traversé par les secousses de la guerre et les fantômes de son propre passé. Le film le confronte à une nouvelle configuration du pouvoir, à de nouveaux ennemis, mais surtout à une forme d’épuisement intérieur. Sur cette route hantée surgit aussi la figure de son fils, Duke / Erasmus Shelby, incarné par Keoghan, dans un récit qui cherche autant la transmission que le règlement de comptes intime. Le film se présente ainsi comme une marche funèbre pour Tommy Shelby, un homme que la série avait déjà laissé dans un état de survie morale, après lui avoir offert une sortie presque parfaite : celle d’un homme croyant sa fin venue, découvrant la manipulation dont il était victime, puis choisissant de ne pas mourir, comme s’il s’arrachait une dernière fois à son propre destin.

À mes yeux, Peaky Blinders se terminait déjà admirablement en série. Le destin de Tommy Shelby avait trouvé, dans le final de la saison 6, quelque chose de profondément juste : une sortie à la fois ambiguë, mélancolique et presque mythologique, laissant derrière elle un homme vidé, mais encore debout. Dès lors, l’idée d’un film n’avait rien d’évident. Et c’est sans doute là que se loge, d’emblée, le principal problème de L’Immortel : au-delà même de sa simple existence, quelque chose ne fonctionne pas vraiment. L’univers si singulier, si sauvage, si organique du clan Shelby peine ici à retrouver sa pleine intensité. Comme si le format sériel, nourrie de silences, de tensions, de visages marqués et de menaces latentes, se retrouvait contrainte dans une forme plus lourde, plus funèbre, moins inspirée.

Un manque d’épaisseur

Le film pâtit notamment de personnages secondaires trop faibles pour porter cette nouvelle étape du récit. Les rôles tenus par Rebecca Ferguson et Tim Roth manquent singulièrement d’épaisseur, et le personnage de Roth, censé cristalliser une menace, finit par apparaître comme l’un des antagonistes les moins marquants de toute la saga (il faut dire que la barre a été placée assez haut en la matière…). Dans une œuvre qui a longtemps fait de ses seconds rôles une force motrice – de Polly à Alfie Solomons, en passant par Luca Changretta ou Oswald Mosley – cette faiblesse se fait immédiatement sentir. Elle appauvrit la tension dramatique et donne parfois l’impression d’un monde moins habité, moins dangereux, moins imprévisible qu’autrefois.

Il y a pourtant de bonnes idées, et l’une des plus évidentes consiste à confronter Tommy à son fils, interprété par un excellent Barry Keoghan. Sur le papier, le face-à-face avait tout pour être l’un des grands axes émotionnels du film : celui d’un homme qui a bâti sa légende dans le sang, forcé de regarder ce qu’il a transmis, ou laissé derrière lui. Mais là encore, le film ne prend jamais réellement le temps de creuser cette relation. Il l’effleure, la suggère, lui offre quelques éclats, sans jamais lui donner toute la profondeur qu’elle méritait. C’est frustrant, parce qu’on sent bien qu’il y avait là une piste forte à explorer.

L’insubmersible Cillian Murphy

Reste heureusement Tommy Shelby, ou plutôt ce qu’en fait encore Cillian Murphy. Car le chemin de croix que traverse le personnage contient de beaux moments, presque uniquement parce que Murphy les porte avec une intensité rare. Il y a chez lui cette manière de faire vivre l’épuisement, la culpabilité, la colère rentrée et la lucidité dans un simple regard. Ce visage semble avoir vécu mille vies, mille guerres, mille deuils, et l’acteur continue de donner à Tommy une présence presque irréelle. Même lorsque le film vacille, Murphy, lui, tient debout.

La mise en scène de Tom Harper participe de cette ambivalence. Oui, elle peut être grandiose, et le film contient de vrais morceaux de bravoure visuelle. Oui, certains plans ont une ampleur, une noirceur, une élégance qui rappellent par instants ce que Peaky Blinders savait faire de mieux lorsqu’elle mariait stylisation et brutalité. Mais Harper en fait souvent trop. Il surligne, impose, appuie. Les ralentis, les effets de pose, la suresthétisation de certaines scènes finissent par donner l’impression non pas d’un style vivant, mais d’un style imité, presque muséifié. Comme si le style Peaky Blinders était ici cité, reproduit, accentué, plutôt que véritablement réinventé. Cela n’empêche pas de grands moments visuels, mais cette surenchère finit par nuire à l’ensemble. Il subsiste malgré tout de belles séquences, des scènes où le film retrouve brièvement l’évidence du grand Peaky Blinders. L’arrivée de Tommy dans le bar, par exemple, rappelle combien cette saga sait faire naître le frisson à partir d’une silhouette, d’une démarche, d’un silence et d’un danger diffus. Dans ces instants-là, le film retrouve quelque chose, une forme d’énergie qu’on aurait aimé voir plus souvent durant les deux heures.

Un scénario qui patine

C’est d’autant plus regrettable que le contexte historique, lui, avait quelque chose de passionnant. Le déplacement de l’univers Shelby vers la Seconde Guerre mondiale ouvrait un terrain dramatique immense, dense, conflictuel, politiquement chargé. On sent par moments tout ce qu’une saison entière aurait pu tirer d’un tel arrière-plan. C’est peut-être l’un des paradoxes les plus cruels du film : en voulant condenser cette nouvelle époque dans un seul long-métrage, il laisse entrevoir un matériau qui aurait sans doute été plus riche, plus nuancé, plus ample sous forme sérielle.

Parce qu’il faut se rendre à l’évidence, le plus décevant dans Peaky Blinders : L’Immortel est bien son scénario. Certaines pistes paraissent franchement en dessous de ce que la série avait construit jusque-là, et l’idée autour du destin d’Arthur fait partie de ces choix qui ont de quoi laisser perplexe. Le film semble parfois confondre noirceur et profondeur, tragédie et brutalité arbitraire. Là où la série excellait à faire naître le drame d’une logique intime, familiale, politique, le film donne par moments le sentiment de forcer ses propres révélations. Cela se ressent d’autant plus que, comme évoqué plus haut, les personnages secondaires n’ont pas la densité nécessaire pour soutenir l’ensemble.

Une fin décevante ?

Quant à la fin, elle était sans doute condamnée à frustrer. Attendue, théorisée, presque annoncée par le ton du film lui-même, elle n’en demeure pas moins décevante. Non parce qu’elle manquerait nécessairement de cohérence, mais parce qu’elle semble incapable de satisfaire pleinement qui que ce soit : ni ceux qui espéraient une vraie nécessité dramatique, ni ceux qui voulaient une conclusion à la hauteur de l’empreinte culturelle laissée par la série. Elle ouvre même une réflexion plus large sur l’avenir d’une œuvre devenue emblématique de son époque : faut-il prolonger encore Peaky Blinders, au risque de diluer ce qui faisait sa force, ou accepter que certaines légendes gagnent à s’interrompre avant de se répéter ? D’autant que Steven Knight a déjà laissé entendre que l’univers pourrait continuer sous une autre forme, avec une nouvelle série située dans le Birmingham des années 1950. 

Au fond, PEAKY BLINDERS : L’IMMORTEL n’est pas un désastre, loin de là. C’est un film habité par un immense acteur, ponctué de quelques très belles idées, traversé d’éclairs visuels réels. Mais c’est aussi une œuvre qui donne souvent le sentiment d’exister davantage par la puissance du souvenir qu’elle convoque que par la force propre de ce qu’elle raconte. Et c’est peut-être cela, son plus grand échec : rappeler sans cesse ce que Peaky Blinders a été, sans parvenir tout à fait à redevenir ce monde fiévreux, violent et magnétique qui avait fait de la série l’une des plus marquantes de son temps.

Note indicative :

PEAKY BLINDERS : L’IMMORTEL est actuellement disponible sur Netflix.

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