Critique de THE DRAMA

Dans le paysage contemporain, rares sont les cinéastes capables de transformer les névroses ordinaires en matière cinématographique aussi troublante. Avec THE DRAMA, Kristoffer Borgli (SICK OF MYSELF, DREAM SCENARIO avec Nicolas Cage) poursuit une œuvre déjà singulière, auscultant avec une précision presque clinique les rapports humains, et plus particulièrement les zones grises de l’amour. Après s’être intéressé à l’ego et à la perception sociale, il s’attaque ici à ce qui constitue peut-être le terrain le plus instable de tous : le couple.

Pour porter cette dissection émotionnelle, Borgli fait un choix fort, celui de confier les rôles principaux à deux figures majeures de leur génération, Zendaya et Robert Pattinson. Un geste loin d’être anodin : en les plongeant dans une situation banale, il entreprend de les dépouiller de leur aura, de les ramener à une forme de vérité à dimension « humaine ». Derrière les icônes, il n’y a plus que deux individus confrontés à l’effondrement silencieux de leur relation.

Une révélation comme point de bascule

Le film s’articule autour d’un nœud dramatique aussi simple qu’explosif : une révélation, dont la nature importe finalement moins que les conséquences qu’elle engendre. À partir de cet instant, tout vacille.Le futur mari doute, remet en question l’ensemble de sa trajectoire affective avec Emma. La meilleure amie, quant à elle, sur-réagit, amplifie, dramatise, devenant presque le miroir déformant de nos propres réflexes contemporains. Borgli ne juge jamais frontalement ses personnages, il les observe se débattre avec leurs émotions, leurs projections, leurs peurs. Et c’est précisément là que THE DRAMA interpelle : que ferions-nous à leur place ? Sommes-nous capables de faire la part des choses, ou sommes-nous, nous aussi, condamnés à transformer chaque fissure en fracture irréversible ?

Une mise en scène fragmentée, entre expérimentation et malaise

Formellement, Borgli pousse encore plus loin ses expérimentations. Le film adopte une structure éclatée, faite de coupes abruptes, d’ellipses, de retours en arrière subjectifs. Par moments, la narration épouse le point de vue d’un personnage pour rejouer une scène, la déformer, imaginer ce qu’elle aurait pu être. Ce procédé, à la frontière entre introspection et reconstitution mentale, inscrit le film dans une double filiation : celle du Dogme européen, pour son dépouillement et sa recherche de vérité, et celle du cinéma américain des années 70, pour son exploration des psychés instables.

Tout en nervosité contenue, avec cette allure dégingandée qui semble toujours sur le point de se fissurer, Pattinson évoque d’ailleurs ces figures masculines fragiles et tourmentées du Nouvel Hollywood (non sans en rajouter une tonne dans les mimiques). D’ailleurs, cette approche formelle a un coût : le film peut parfois se révéler éprouvant, voire usant. Cette fragmentation constante désoriente, crée une distance, empêche toute installation confortable. Et c’est sans doute voulu.

Chez Borgli, rien n’est laissé au hasard. Dans THE DRAMA, les repas deviennent des espaces de vérité. Autour de la table, les masques tombent, les tensions s’expriment, les intentions se révèlent. Ces moments, presque anodins en apparence, prennent une dimension quasi rituelle : ils sont le théâtre des confrontations, des jugements et des projections. Une manière subtile de montrer comment, dans notre époque hyperconnectée et sur-analysée, chaque parole peut devenir un acte, chaque silence une accusation. Le film parle ainsi de cette tendance contemporaine à tout dramatiser, à interpréter, à juger l’autre non pas pour ce qu’il fait, mais pour ce que l’on imagine de ses intentions.

Une œuvre dérangeante sur l’amour contemporain

Face à cette mécanique implacable, Zendaya surprend. Loin de ses rôles les plus exposés, elle livre ici une performance toute en retenue, en intériorité. Son personnage glisse lentement vers une autre réalité. Une réalité faite de doutes, de solitude et de tristesse contenue. Et c’est précisément dans cette économie de jeu que l’actrice touche juste, signant sans doute l’une de ses prestations les plus abouties.

Porté par la musique étrange et presque insidieuse de Daniel Pemberton, qui installe une atmosphère progressivement paranoïaque, THE DRAMA s’impose comme une expérience autant sensorielle que narrative. Tout ne fonctionne pas parfaitement. Le dispositif peut sembler démonstratif, certains choix de mise en scène appuyés. Mais l’essentiel est ailleurs. Car Borgli ne cherche pas à rassurer, en proposant ni réponse, ni échappatoire. Il observe et expose, nous laissant questionner nous-même sur nos propres questionnements intérieurs.

Note indicative

THE DRAMA est actuellement disponible dans les salles de cinéma.

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