Dupont Lajoie, la petite histoire d’un film choc

Sorti en 1975, DUPONT LAJOIE reste probablement l’un des films les plus dérangeants d’Yves Boisset. Non parce qu’il mettrait en scène des monstres immédiatement identifiables, mais parce qu’il installe son drame au milieu de Français ordinaires, réunis dans un camping pour profiter tranquillement de leurs vacances.

Georges Lajoie, cafetier parisien interprété par Jean Carmet, apparaît d’abord comme un homme banal, volontiers plaisantin, lourdaud et un peu grivois. Après avoir agressé et tué une jeune femme, il déplace pourtant le corps à proximité d’un campement d’ouvriers algériens. Le soupçon se transforme alors rapidement en certitude collective, puis en expédition punitive.

Le racisme comme réflexe collectif

À travers cette histoire, Yves Boisset ne s’intéresse pas seulement au racisme ouvertement revendiqué. Il montre surtout comment celui-ci se construit à partir de plaisanteries, de préjugés et de petites humiliations longtemps considérées comme anodines. La première partie adopte d’ailleurs par instants le ton d’une comédie populaire. On y retrouve les jeux du camping, les apéritifs, les rivalités ridicules et les conversations de vacanciers. Ce choix rend la rupture d’autant plus violente : derrière la convivialité se cache une communauté prête à désigner un coupable dès qu’un drame survient.

Le film parle ainsi de racisme, mais également de lâcheté, de masculinité et de responsabilité collective. Georges Lajoie commet le crime initial, mais les autres personnages rendent possible sa dissimulation. Certains participent à la violence, d’autres se taisent, tandis que les institutions semblent surtout préoccupées par le maintien de l’ordre.

Boisset refuse cependant de rendre tous ses personnages strictement équivalents. Le policier incarné par Jean Bouise tente de faire émerger la vérité, tandis que le personnage joué par Claude Brasseur laisse apparaître une conscience plus complexe que celle de ses compagnons. Cette présence de contradictions évite au film de se réduire entièrement à une démonstration mécanique.

Le visage rassurant de Jean Carmet

Le choix de Jean Carmet est essentiel. L’acteur était alors surtout associé à des personnages populaires et sympathiques. En lui confiant le rôle d’un homme capable du pire, Yves Boisset rend Georges Lajoie encore plus inquiétant : le criminel ne ressemble pas à un monstre, mais à un voisin que l’on pourrait trouver jovial. Cette interprétation fut si marquante que le public finit parfois par confondre l’acteur et son personnage. Jean Carmet aurait été insulté et menacé après la sortie du film, tandis que des projectiles furent lancés contre son domicile. Son talent avait rendu Lajoie si crédible que cette incarnation poursuivit durablement le comédien.

Un tournage sous tension

Le film fut réalisé dans un contexte encore brûlant, quelques années après une série de crimes racistes commis dans le sud de la France. Le tournage, organisé en grande partie en Provence, fut perturbé par des intimidations, des bagarres et des actions attribuées à des militants d’extrême droite. Certaines projections furent également annulées après la sortie. La censure s’intéressa notamment à la scène d’agression interprétée par Isabelle Huppert. Elle aurait même demandé la suppression d’un plan montrant une partie intime de l’actrice, alors que Boisset affirmait que ce plan n’avait jamais été tourné. Ambiance… Initialement menacé d’une interdiction aux moins de 16 ans, le film fut finalement interdit aux moins de 13 ans. Un moindre mal.

Un film brutal, mais pas totalement sans ambiguïté

Avec le temps, certains aspects de DUPONT LAJOIE peuvent sembler démonstratifs. Les vacanciers sont parfois dessinés comme des archétypes, et la brutalité du message laisse peu de place à la subtilité. Mais cette frontalité appartient aussi au cinéma politique d’Yves Boisset, qui cherchait moins à rassurer qu’à provoquer une réaction immédiate. Le film conserve surtout une force considérable dans sa description du passage de la parole à l’acte. Les plaisanteries racistes ne sont jamais présentées comme de simples mots : elles préparent un environnement dans lequel la violence devient progressivement acceptable.

Récompensé par le Grand Prix du jury au Festival de Berlin et vu par environ 1,5 million de spectateurs en France, DUPONT LAJOIE devint le plus grand succès cinématographique d’Yves Boisset. Plus de cinquante ans après sa sortie, son personnage principal demeure l’incarnation terrifiante d’un racisme ordinaire, lâche et parfaitement intégré au quotidien.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*