Sorti en 1989, Monsieur Hire occupe une place singulière dans la filmographie de Patrice Leconte comme dans celle de Michel Blanc. Adapté du roman Les Fiançailles de M. Hire de Georges Simenon, déjà porté à l’écran par Julien Duvivier dans Panique, le film reprend une trame de faux coupable, de solitude et d’obsession, mais Leconte en tire moins un polar qu’un portrait glacé d’un homme invisible aux yeux du monde.
Hommage à Duvivier
Monsieur Hire vit seul, parle peu, observe beaucoup. Son quotidien semble réduit à des gestes, des silences et des regards. Face à lui, Alice, incarnée par Sandrine Bonnaire, devient une présence presque irréelle, aperçue depuis une fenêtre, fantasmée avant d’être réellement approchée. Le meurtre qui plane sur le récit importe finalement moins que ce climat d’étrangeté où chacun projette sur Hire ce qu’il veut bien voir : un marginal, un suspect, un monstre possible.
Le film naît d’une vieille envie de Patrice Leconte, grand admirateur de Panique de Julien Duvivier. Après Tandem, le cinéaste se voit proposer par son producteur Philippe Carcassonne de repartir de l’œuvre de Simenon. L’idée n’est pas de refaire Duvivier, mais de revenir à la source romanesque pour en tirer un film plus intime, presque suspendu. Une partie des intérieurs est tournée en studio, notamment parce qu’il fallait créer ce face-à-face très précis entre deux appartements, essentiel à la mécanique du regard. Autre anecdote intéressante : la musique, si importante dans le film, doit beaucoup au montage. L’idée de faire entendre le thème musical lorsque Monsieur Hire observe Alice serait venue de la monteuse Joëlle Hache. Des gros plans du tourne-disque auraient même été ajoutés alors que les décors commençaient déjà à être démontés. Ce détail dit beaucoup du film : chez Leconte, tout passe par la répétition, le rituel, l’obsession silencieuse.
Flippant Michel Blanc
Mais Monsieur Hire reste surtout un tournant pour Michel Blanc. À l’époque, son image est encore très liée au Splendid, aux Bronzés, à Jean-Claude Dusse, à cette maladresse comique devenue culte. Ici, il efface presque tout ce qui avait fait sa popularité. Le corps se referme, le visage se fige, la voix se fait basse, le jeu devient minimal. Blanc ne cherche jamais à rendre Hire aimable. Il le rend troublant, parfois inquiétant, mais aussi profondément vulnérable. C’est là toute la force de cette composition : Michel Blanc ne “joue” pas la transformation, il semble disparaître derrière elle. Son Monsieur Hire n’est pas un simple voyeur, ni seulement une victime. C’est un homme enfermé dans une solitude ancienne, incapable d’exister autrement que dans le regard qu’il porte sur les autres. En choisissant Blanc pour ce rôle, Leconte détourne l’image du comédien populaire et révèle une gravité que l’on soupçonnait déjà, mais rarement avec une telle intensité.
Avec Monsieur Hire, Michel Blanc prouve qu’il n’est pas seulement l’un des grands visages comiques du cinéma français. Il est aussi un acteur capable d’habiter le malaise, la retenue et la douleur sans jamais surligner l’émotion. Un rôle à part, oui, mais peut-être aussi l’un de ceux qui résument le mieux sa profondeur d’acteur : derrière le rire, il y avait depuis toujours une ombre.

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