Sorti en 1976, Monsieur Klein demeure l’un des films les plus troublants jamais consacrés à l’Occupation. Œuvre franco-italienne signée Joseph Losey, le film ne se contente pas de revisiter la France de 1942 : il dissèque, avec une froideur implacable, la façon dont un État et une société peuvent fabriquer des catégories humaines, puis les transformer en destin. Sa puissance tient à une intuition simple et terrible : dans un monde régi par les fichiers, les papiers et les procédures, il suffit parfois d’un nom pour basculer. Un nom, une erreur, une trace administrative, et la frontière entre le bénéficiaire du système et la victime qu’il écrase se brouille soudain.
Losey ne filme pas seulement l’Occupation comme une période historique. Il en fait la mise à nu d’un mécanisme. Un mécanisme froid, banal, presque raisonnable en apparence, qui produit de la persécution comme une administration produit un dossier.
Un film d’Occupation, mais vu depuis le cœur de la prédation
Le point de départ du film est d’une redoutable efficacité. Robert Klein, marchand d’art aisé, élégant et parfaitement installé dans le Paris occupé, tire profit de la persécution antisémite. Il achète à bas prix des œuvres ou des objets à des propriétaires juifs acculés, transformant leur détresse en opportunité commerciale. Puis survient un détail en apparence minuscule : un journal, Les Informations juives, lui est livré à son nom. L’incident fait surgir l’existence possible d’un autre Robert Klein, juif, que l’administration semble confondre avec lui.
À partir de là, Monsieur Klein dépasse le simple thriller d’identité. La question n’est plus seulement de savoir qui est “le vrai Klein”, mais ce qu’une identité vaut lorsque l’État la définit par des critères, des fichiers et des preuves à produire. Losey fait basculer son récit du suspense vers une réflexion bien plus ample, presque métaphysique : que devient un individu lorsque son existence est désormais soumise au regard d’une bureaucratie qui classe, soupçonne et décide ? L’histoire même du film prolonge son importance. Le projet naît d’un désir explicite de traiter un angle longtemps resté sensible dans le cinéma français : la rafle du Vél’ d’Hiv et, plus largement, la participation de l’appareil français à la persécution des Juifs. Sa gestation, étirée entre 1972 et 1976, témoigne de la difficulté d’aborder frontalement un tel sujet. Le rôle d’Alain Delon, également producteur, fut ici déterminant : sans son engagement, un tel film n’aurait sans doute pas vu le jour sous cette forme.

La France de 1942, ou l’antisémitisme comme procédure
Le film se déroule en 1942, à un moment où la politique antisémite du régime de Vichy n’est plus seulement idéologique ou législative : elle est devenue pleinement administrative, économique et policière. Le statut des Juifs, mis en place dès 1940 puis durci en 1941, a déjà exclu, recensé, marginalisé. En zone occupée, le port de l’étoile jaune devient obligatoire à partir du printemps 1942. Mais ce que Monsieur Klein saisit avec une lucidité remarquable, c’est moins l’événement spectaculaire que l’atmosphère : celle d’un monde où chacun comprend qu’il peut être désigné, surveillé, défini à tout instant. L’autre grand pilier de cette persécution est la spoliation. Le film insiste sur un point essentiel : l’antisémitisme d’État ne se réduit pas à la haine, il passe aussi par l’intérêt. Les biens juifs sont mis sous administration, saisis, liquidés, vendus. Des secteurs entiers, dont le marché de l’art, deviennent des terrains de profit pour ceux qui savent se placer du bon côté du système. Robert Klein incarne précisément cette figure-là : non pas le militant fanatique, mais le bénéficiaire raffiné, celui qui transforme la détresse en transaction, l’injustice en affaire.
Cette position rend le film particulièrement dérangeant. Klein n’est pas un témoin extérieur de la persécution. Il en est un opérateur privé, un rouage indirect mais réel. Losey choisit ainsi de filmer non la brutalité visible de l’Occupation, mais la collaboration rentable, feutrée, mondaine presque. Ce n’est pas le fracas qui l’intéresse d’abord, c’est la normalité du profit. À cette violence économique s’ajoute la violence policière et logistique. La rafle du Vél’ d’Hiv, au cœur de la mémoire française de l’année 1942, n’est pas ici traitée comme un simple repère historique. Elle hante tout le film comme horizon. Ce que met en scène Losey, c’est une société où l’arrestation de masse devient pensable parce qu’elle a déjà été préparée par les listes, les signalements, les recensements, les guichets, les fonctionnaires. La persécution n’est pas seulement une explosion de barbarie ; elle est une chaîne parfaitement organisée.
Joseph Losey, un exilé pour filmer la compromission
Monsieur Klein occupe une place centrale dans la carrière de Joseph Losey. Réalisateur américain contraint à l’exil par le maccarthysme et la liste noire, Losey porte en lui une expérience directe des mécanismes d’exclusion politique. Ce passé éclaire d’ailleurs puissamment le film. Chez lui, les systèmes de domination ne sont jamais de simples décors : ils déterminent les comportements, contaminent les rapports humains, façonnent les identités. Depuis The Servant, Accident ou The Go-Between, son cinéma explore les rapports de classe, les jeux de rôles, la violence cachée sous les apparences de respectabilité. Monsieur Klein apparaît dès lors comme une forme d’aboutissement. En s’attaquant à la France de Vichy, Losey ne fait pas seulement œuvre historique ; il poursuit une méditation plus vaste sur les structures du pouvoir, sur la façon dont les sociétés fabriquent leurs exclus tout en continuant à se croire civilisées.
Le rythme, lent et méthodique, participe aussi du malaise. Monsieur Klein n’est pas un film d’enquête au sens classique. Plus le personnage cherche à comprendre, moins le monde devient lisible. Chaque démarche, chaque rendez-vous, chaque document censé éclaircir la situation l’enferme davantage dans le dispositif qui l’écrase. Le récit progresse comme une procédure, avec la même froideur, la même inexorabilité. Les décors, somptueux et oppressants, jouent également un rôle déterminant. Les appartements, les couloirs, les salons, les bureaux composent un univers de raffinement bourgeois qui se révèle progressivement labyrinthique. La sécurité matérielle se retourne contre le personnage.
Notons, évidemment, la présence d’Alain Delon, absolument centrale dans la réussite du film. D’une froideur élégante, presque opaque, l’acteur compose un Robert Klein fascinant d’ambiguïté, à la fois sûr de sa position sociale et progressivement rongé par l’angoisse. Son jeu, tout en retenue, évite l’effet spectaculaire pour laisser affleurer peu à peu le trouble, la peur et la perte de contrôle. Delon apporte ainsi au film une dimension supplémentaire : celle d’un visage de puissance et de maîtrise que la machine administrative finit par fissurer de l’intérieur.
Un film sur Vichy, mais aussi sur toutes les sociétés qui classent
La portée de Monsieur Klein dépasse ainsi largement son ancrage historique. Bien sûr, le film dit quelque chose de précis et de sévère sur la France de Vichy : une société où l’État, l’administration et une partie du tissu social participent à la persécution, par conviction, par intérêt ou par simple obéissance fonctionnelle. Mais il touche aussi à une vérité plus large. Il décrit un mécanisme d’exclusion qui peut renaître partout où un pouvoir dispose d’une catégorie infamante, d’une bureaucratie capable de l’appliquer, et d’une société prête à s’y adapter.
C’est ce qui rend le film si moderne. Il ne se contente pas de dénoncer. Il montre comment l’inhumain devient praticable. Par petites décisions, par signatures, par silences, par profits, par habitudes de pensée. Losey filme la catastrophe comme la logique d’un monde qui a déjà accepté de classer les êtres et leur importance.
Une œuvre d’abord discrète, devenue majeure
Lors de sa sortie, Monsieur Klein ne rencontre pas immédiatement l’écho public qu’on pourrait imaginer aujourd’hui. Sa réputation s’est construite avec le temps. La reconnaissance critique, elle, s’est affirmée plus nettement : en 1977, le film reçoit le César du meilleur film, du meilleur réalisateur et des meilleurs décors. Peu à peu, il s’impose comme l’une des œuvres essentielles des années 1970 sur l’Occupation et sur la mémoire française de la collaboration.
Cette relecture s’inscrit dans un moment historique particulier, celui où le cinéma et l’Histoire commencent à affronter plus frontalement les zones d’ombre de Vichy, dans le sillage de films comme Le Chagrin et la Pitié et des travaux qui déconstruisent le mythe d’une France unanimement résistante.

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