Rue Cases-Nègres, Euzhan Palcy face au poids de l’héritage

Il existe des premiers films qui ressemblent à des cartes de visite. Et puis il y a ceux qui donnent l’impression que leur auteur attendait depuis toujours de pouvoir raconter cette histoire-là. RUE CASES-NÈGRES appartient incontestablement à la seconde catégorie. Lorsqu’Euzhan Palcy réalise le film en 1983, elle n’a que 25 ans. Pourtant, l’histoire qu’elle porte à l’écran l’accompagne déjà depuis plus d’une décennie. Adolescente en Martinique, elle découvre La Rue Cases-Nègres, roman de Joseph Zobel publié en 1950 et largement inspiré de sa propre enfance. C’est un choc. Pour la première fois, Palcy retrouve dans un livre les paysages, les visages, le langage et surtout les réalités sociales du monde dans lequel elle a grandi. Elle se promet alors qu’un jour, elle en fera un film.

Plongée en Martinique

L’histoire nous ramène au début des années 1930, dans une Martinique qui reste profondément marquée par son histoire coloniale. L’esclavage a beau avoir été aboli depuis 1848, l’organisation économique et sociale de l’île n’a évidemment pas disparu avec un simple trait de plume. Les propriétaires blancs, les « békés », dominent encore largement l’économie tandis qu’une grande partie de la population noire travaille dans les plantations de canne à sucre pour des salaires dérisoires.

C’est là que vit José, onze ans, élevé par sa grand-mère M’Man Tine dans la fameuse rue Cases-Nègres, cet alignement de modestes habitations occupées par les familles des ouvriers agricoles. Tandis que les adultes passent leurs journées dans les champs, les enfants courent, jouent, se chamaillent et observent un monde dont ils ne comprennent pas encore toutes les règles. Mais M’Man Tine, elle, les connaît parfaitement.

Production difficile

Après avoir réalisé en Martinique une fiction pour la télévision, LA MESSAGÈRE, Euzhan Palcy part étudier en métropole, notamment à l’École Louis-Lumière. Elle rencontre plusieurs figures importantes du cinéma français, parmi lesquelles Jean Rouch et surtout François Truffaut, qui va l’encourager dans son projet et lui donner quelques conseils lors de l’écriture. En 1981, son adaptation de RUE CASES-NÈGRES est présentée au CNC. Le projet obtient à l’unanimité l’avance sur recettes, une première pour un cinéaste antillais. Sur le papier, la machine semble donc lancée. Sur le papier seulement…

Car il faut désormais convaincre un producteur. Et brusquement, l’enthousiasme se fait beaucoup plus mesuré. Le sujet inquiète, le titre aussi. Certains professionnels doutent tout simplement qu’un film consacré à une famille noire martiniquaise des années 1930 puisse intéresser le public métropolitain. Palcy refuse de céder à des compromis et finit par convaincre Michel Loulergue, issu de la publicité et désireux de se lancer dans le cinéma, ainsi que le distributeur Claude Nedjar. Mais le budget reste difficile à boucler. Un autre Martiniquais va alors apporter une aide décisive : Aimé Césaire, maire de Fort-de-France, participe au financement permettant au film de voir le jour.

Un beau terrain de jeu

Le tournage débute en Martinique en 1983 et dure environ neuf semaines. L’aventure prend rapidement des allures d’événement local. Les habitants viennent observer les prises de vues, la télévision martiniquaise suit régulièrement le tournage et des classes entières sont amenées sur les lieux afin de découvrir le fonctionnement d’un plateau de cinéma. Palcy parlera plus tard de cette période comme de neuf semaines de bonheur.

Le créole occupe une place essentielle dans le film, aux côtés du français. Surtout, la cinéaste filme des visages et une culture que le cinéma français avait jusque-là très rarement placés au centre de l’image. Un documentaire consacré au cinéma antillais soulignera d’ailleurs plus tard l’importance de ces gros plans sur des visages qui avaient été jusque-là si peu représentés à l’écran. Quant à Joseph Zobel, il reste proche de cette adaptation. Consulté durant la fabrication du film, l’écrivain apparaît même brièvement à l’écran dans le rôle du curé. Difficile de trouver bénédiction plus littérale !

Devant la caméra, Palcy mise sur des interprètes capables de donner au film cette impression de vérité. Le jeune Garry Cadenat (superbe ici, qui ne fera malheureusement pas carrière) incarne José avec une spontanéité remarquable, mais c’est surtout Darling Légitimus, dans le rôle de M’Man Tine, qui va profondément marquer les spectateurs. À travers elle, le personnage évite totalement l’image attendue de la grand-mère sacrificielle. M’Man Tine peut être dure, drôle, autoritaire, épuisée, tendre parfois dans la même scène.

Un énorme succès

Présenté à la Mostra de Venise, le film remporte notamment le Lion d’argent récompensant la meilleure première œuvre tandis que Darling Légitimus y reçoit un prix d’interprétation. Quelques mois plus tard, Euzhan Palcy décroche le César de la meilleure première œuvre. RUE CASES NEGRES deviendra aussi un beau succès public, attirant 1,4 million de spectateurs. Pas mal pour un projet dont certains craignaient le manque de potentiel commercial..

Le succès du film ouvre alors à Euzhan Palcy des portes qui semblaient encore totalement infranchissables quelques années auparavant. Six ans plus tard, elle réalise UNE SAISON BLANCHE ET SÈCHE avec Donald Sutherland et Marlon Brando et devient la première femme noire à réaliser un film produit par une grande major hollywoodienne.

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