Il y a des remakes qui ressemblent à des opérations paresseuses, et puis il y a ceux qui naissent d’un vrai désir de cinéma. UN CRIME AU PARADIS, réalisé par Jean Becker et sorti en 2001, appartient clairement à la seconde catégorie. Derrière ses allures de comédie rurale, portée par Jacques Villeret, Josiane Balasko, André Dussollier, Suzanne Flon ou encore Daniel Prévost, le film cache en réalité une filiation prestigieuse : celle de LA POISON, chef-d’œuvre grinçant signé Sacha Guitry en 1951, avec Michel Simon dans l’un de ses grands rôles.
L’idée de départ est aussi simple que redoutable : un homme usé par une vie conjugale infernale cherche le moyen de tuer sa femme sans trop risquer la prison. Un sujet explosif, moralement douteux, mais typiquement guitryen dans sa manière de transformer le cynisme en mécanique comique. Cinquante ans plus tard, Jean Becker ne cherche pas à copier servilement Guitry. Il reprend son dispositif, le déplace dans une France rurale plus chaleureuse en apparence, et lui offre une nouvelle chair populaire, plus tendre, plus terrienne, mais toujours traversée par une férocité réjouissante.
L’ombre immense de LA POISON
Pour comprendre la genèse d’UN CRIME AU PARADIS, il faut revenir à LA POISON. Réalisé en 1951, le film de Sacha Guitry racontait déjà l’histoire d’un mari décidé à se débarrasser de son épouse, après avoir pris conseil auprès d’un avocat célèbre. Dans la version originale, Michel Simon incarnait un personnage plus cynique.. Le film reposait sur l’art de Guitry : le verbe, la cruauté mondaine, le plaisir du paradoxe et cette façon unique de faire rire avec ce qui, sur le papier, n’a rien de drôle.
Jean Becker et le producteur Christian Fechner voient dans ce matériau une possibilité formidable : revisiter un grand classique sans en gommer le venin. Becker expliquera qu’avec Fechner, ils avaient aussi envie de prouver une nouvelle fois que Jacques Villeret appartenait à la famille des grands interprètes. Et le choix de LA POISON n’avait rien d’anodin : Villeret adorait le film de Guitry, au point d’en connaître les répliques par cœur. Lorsque le projet lui est proposé, il accepte avec enthousiasme. C’est là que le remake trouve son premier moteur : non pas refaire Guitry pour profiter d’un titre ancien, mais offrir à Jacques Villeret un rôle à la hauteur de son talent. Un rôle de bonhomme ordinaire, doux en surface, mais poussé jusqu’à une extrémité moralement vertigineuse.

Un duo mémorable
Dans LA POISON, Michel Simon imposait une sacrée présence. Dans UN CRIME AU PARADIS, Jacques Villeret change profondément la nature du personnage. Son Jojo Braconnier n’est pas exactement un cynique. C’est un homme broyé, humilié, enfermé dans une existence conjugale devenue invivable. Il aime ses chèvres, ses timbres, ses petites habitudes, son monde à lui. Face à lui, Lulu, incarnée par Josiane Balasko, n’est pas simplement une épouse acariâtre : elle devient une tornade domestique, une femme alcoolique, violente, épuisante, qui transforme la ferme du Paradis en véritable enfer conjugal.
Ce déplacement est capital. Becker ne pouvait pas reprendre exactement le personnage de Michel Simon. Il fallait que le film trouve une autre tonalité. Avec Villeret, le crime devient moins l’acte froid d’un calculateur que le geste absurde d’un homme acculé. Le rire ne vient plus seulement du cynisme, mais du décalage entre la douceur apparente du personnage et l’énormité de ce qu’il envisage. C’est d’ailleurs ce qui a plu à Villeret dans cette nouvelle version.
L’autre grande idée de casting, c’est évidemment Josiane Balasko. Becker craignait qu’elle refuse un rôle aussi odieux, justement parce que l’actrice avait une image populaire très attachante. Mais Balasko accepte, amusée par l’idée de composer une femme aussi repoussante, brutale et excessive. Lulu aurait pu n’être qu’une caricature de mégère alcoolique, mais Balasko en fait une présence agressive où elle occupe l’espace et écrase Jojo. Elle parvient presque à transformer chaque scène domestique en champ de bataille. Son personnage est volontairement antipathique, mais il est essentiel à l’équilibre du film : plus Lulu devient insupportable, plus le spectateur comprend le geste de Jojo sans jamais pouvoir vraiment l’absoudre. C’est ce contre-emploi donne au film sa couleur la plus noire. Puisqu’on rit, bien sûr, mais on rit parfois de choses terribles.
Le Paradis, vraiment ?
Le titre lui-même résume l’ironie du projet. Le « Paradis » désigne la ferme de Jojo et Lulu, mais ce paradis-là est un enfer domestique, un lieu d’usure, d’alcool, de cris, de rancœur et de solitude. En reprenant LA POISON, Becker raconte moins le crime parfait que l’épuisement d’un couple arrivé au bout de lui-même. Voilà pourquoi le film garde une place singulière dans la comédie française des années 2000. Sous son apparence populaire, il assume une noirceur rare, rappelant qu’entre la farce et le drame, il suffit parfois d’un verre de vin, d’un avocat trop bavard et d’un mari trop longtemps humilié !

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