Les Rayons et les Ombres marque le retour de Xavier Giannoli au grand film de reconstitution historique après Illusions perdues. Écrit par Giannoli avec Jacques Fieschi, le film réunit Jean Dujardin, Nastya Golubeva-Carax et August Diehl dans une fresque historique ambitieuse consacrée aux trajectoires de Jean Luchaire, de sa fille Corinne et d’Otto Abetz, sur fond de France occupée, de collaboration et d’épuration. D’une durée de 195 minutes, l’œuvre s’impose d’emblée comme un projet d’ampleur, à la fois politique, intime et mémoriel.
Face à l’Histoire
Le film suit la trajectoire de Jean Luchaire, journaliste devenu figure de la collaboration, et celle de sa fille Corinne, jeune actrice promise à la lumière, tandis qu’en arrière-plan se dessine la présence d’Otto Abetz, diplomate allemand et artisan d’une séduction politique qui mènera peu à peu à l’aveuglement puis à la compromission. Giannoli raconte moins un basculement soudain qu’un glissement progressif : celui d’êtres qui se rêvaient pacificateurs, modernes ou lucides, et que l’Histoire finit par rattraper, juger et condamner.
Ce que Les Rayons et les Ombres saisit avec une acuité remarquable, c’est précisément cet instant terrible où l’Histoire cesse d’être une abstraction pour devenir un tribunal. Le film montre comment la collaboration, longtemps habillée de discours, de prudence diplomatique, de réalisme ou de promesses d’ordre, finit inévitablement par mettre les coupables à nu. Il ne s’agit plus alors de postures, ni d’arguments, ni même d’idéologie au sens noble du terme : il ne reste que la vérité nue d’un renoncement moral.
Là réside l’une des grandes forces du film : disséquer la lente descente vers la compromission. Giannoli ne filme pas d’emblée des monstres. Il montre d’abord Otto et Jean comme des hommes qui se pensent idéalistes, convaincus que le dialogue vaut mieux que le retour à la guerre, persuadés que l’arrangement avec le réel demeure préférable à l’embrasement. C’est ce point de départ qui rend le film si troublant. Car il met en scène non pas une chute spectaculaire, mais un enchaînement de concessions, de rationalisations et de renoncements minuscules, jusqu’au moment où le dialogue n’est plus qu’un autre nom de la soumission, et la nuance celui de l’aveuglement volontaire.

Une réalisation époustouflante
La mise en scène accompagne admirablement ce mouvement. Giannoli nous plonge dans cette période avec une ampleur visuelle et dramatique qui n’écrase jamais le sujet sous le prestige décoratif. Au contraire, il fait sentir la décomposition progressive des idées, l’effondrement des illusions à mesure que la guerre avance et que les masques tombent. Les salons, les bureaux, les lieux de pouvoir et de représentation deviennent les théâtres d’une déroute intérieure. Le cinéaste filme moins la seule mécanique politique que la corrosion morale qu’elle provoque.
Parmi les scènes les plus fortes figure celle où Otto évoque le sort des Juifs envoyés dans les camps, sous le regard interrogateur de Jean. Les réponses demeurent évasives, détournées, presque administratives, mais tout est déjà là : Jean comprend. Il comprend qu’une horreur est en train de se déployer, et le film a l’intelligence de ne pas transformer cette compréhension en sursaut rédempteur. C’est au contraire là que Les Rayons et les Ombres devient particulièrement cruel et juste : savoir ne suffit pas à empêcher de continuer. Jean avance malgré tout, lui qui se sait déjà, au fond, condamné. Le film touche alors à quelque chose de profondément dérangeant : non pas seulement la faute politique, mais la lâcheté ordinaire de l’homme.
Juge et bourreau
Le personnage de Corinne (fabuleuse révélation Nastya Golubeva) prolonge admirablement cette réflexion. Promise à la lumière, destinée à briller, elle apparaît ici comme une figure tragique, bientôt salie puis rejetée par le même monde qui l’avait portée. Le film a la justesse de ne jamais la présenter comme totalement innocente. Il expose au contraire la difficulté de s’arracher à un univers où l’opulence, la fascination sociale et les privilèges deviennent très vite des pièges, voire des gouffres. Corinne incarne alors moins une victime pure qu’un visage ambigu de cette époque : celui d’une jeunesse happée par les séductions du pouvoir, compromise sans toujours mesurer la profondeur de sa chute, puis abandonnée lorsque le vent tourne.
Cette ambition se ressent aussi dans la forme même du film. Rondement mené, souvent habité par une énergie de mise en scène qui épouse autant le vertige des ascensions que celui des effondrements, Les Rayons et les Ombres impressionne par son souffle. Par instants, on y perçoit une influence du grand cinéma de la démesure morale, avec quelque chose qui peut évoquer Martin Scorsese dans la manière de faire dialoguer pouvoir, séduction et corruption ; et, par certains élans opératiques, une modernité qui peut rappeler, toutes proportions gardées, des œuvres comme Babylon. Cette filiation, réelle ou ressentie, dit surtout une chose : Giannoli signe ici un film qui veut embrasser large, penser haut, raconter grand.
Tout n’est pas irréprochable pour autant. Sa durée, près de trois heures quinze, pourra en rebuter certains, et l’on peut estimer que cette ampleur confine parfois à la surcharge. Mais cette densité participe aussi de son projet : celui d’un film qui refuse les simplifications, qui préfère le trouble à la thèse, l’ambiguïté au confort moral. Il faudra sans doute plus d’une vision pour que toute la richesse des Rayons et des Ombres apparaisse pleinement.
Reste l’essentiel : voilà un film d’une grande ambition, peut-être excessif par moments, certainement trop long pour certains, mais traversé par une véritable intelligence de mise en scène et de pensée. En arpentant un pan particulièrement sombre de notre Histoire, Xavier Giannoli ne se contente pas de reconstituer une époque : il observe comment des êtres se perdent, comment des discours se dégradent, comment une société entière apprend trop tard ce qu’elle a toléré. C’est ce qui fait de Les Rayons et les Ombres un film important, dense, inconfortable, et profondément habité par la question du jugement – celui des hommes, et celui de l’Histoire.
LES RAYONS ET LES OMBRES est actuellement disponible dans les salles de cinéma.

Poster un Commentaire