La fin des temps, Schwarzenegger face aux démons de l’an 2000

Dire que La Fin des temps aurait pu être réalisé par Guillermo del Toro ou Sam Raimi… forcément, ça laisse rêveur. Avant d’atterrir entre les mains de Peter Hyams, le projet a connu plusieurs pistes prestigieuses, et même Marcus Nispel devait un temps le mettre en scène avant de quitter le navire pour des désaccords liés au budget et au scénario. Autre curiosité : le rôle principal aurait d’abord été pensé pour Tom Cruise, qui préféra finalement tourner Magnolia. Avec Arnold Schwarzenegger, le film change évidemment de nature. Il ne raconte plus seulement l’affrontement entre un homme et le Diable, mais aussi celui d’une star avec sa propre image.

Un Schwarzy suicidaire

Revoir La Fin des temps aujourd’hui est donc une expérience assez surprenante. Le film arrive à un moment charnière dans la carrière de Schwarzenegger. Son règne de superstar absolue touche à sa fin, le cinéma d’action des années 80 et 90 s’essouffle, le numérique prend de plus en plus de place, et les héros bodybuildés commencent à paraître moins en phase avec leur époque. Surtout, Arnold revient alors d’une période plus compliquée, après une opération du cœur et quelques choix mal reçus. Dans ce contexte, le voir incarner Jericho Cane, ancien policier devenu agent de sécurité alcoolisé et dépressif, prend une résonance particulière.

La première scène est d’ailleurs sans équivoque : Jericho se colle un revolver sur la tempe, prêt à en finir. Pour une icône bâtie sur la toute-puissance physique, l’image est saisissante. Schwarzenegger n’est plus seulement le roc invincible qui traverse les explosions avec une punchline au bord des lèvres. Il joue un homme déjà englouti par ses propres ténèbres, un survivant plus qu’un conquérant. Le film n’a pas toujours la finesse nécessaire pour exploiter pleinement cette idée, mais elle lui donne une vraie singularité dans la filmographie de l’acteur.

Mélange des genres

Mélange de thriller satanique, d’horreur millénariste et de film d’action musclé, La Fin des temps appartient pleinement à cette fin des années 90 obsédée par le passage à l’an 2000. Le cinéma populaire se nourrit alors de paranoïa, de religion, de fin du monde et de technologie anxiogène. Le film coche toutes les cases : complot religieux, visions apocalyptiques, possession, enfantement de l’Antéchrist, New York poisseux et atmosphère de fin de règne. Il y a quelque chose de très daté dans cette imagerie, mais c’est aussi ce qui fait aujourd’hui son charme. Avec un budget colossal, estimé autour de 100 millions de dollars, La Fin des temps reste un objet assez fou. Mettre une telle somme sur la table pour un blockbuster aussi sombre, aussi peu familial et aussi frontalement marqué par l’horreur religieuse relevait d’un pari risqué. Peter Hyams ne transforme pas le film en chef-d’œuvre, mais il ne démérite pas. Sa mise en scène privilégie une ambiance lourde, presque sale, avec une direction artistique parfois très réussie. La séquence chez le prêtre, avec son atmosphère moite et malsaine, montre bien ce que le film aurait pu être s’il avait assumé plus franchement sa dimension horrifique.

Côté action, Hyams livre aussi quelques morceaux efficaces. Le cinéaste connaît son métier et sait emballer une poursuite, une fusillade ou une explosion avec une certaine solidité. Le problème vient davantage de l’équilibre général : La Fin des temps hésite constamment entre le thriller ésotérique, le film d’horreur et le pur véhicule pour Schwarzenegger. Il veut être plus sombre que les productions habituelles de la star, mais il doit aussi lui offrir son quota de scènes spectaculaires. Cette tension donne parfois l’impression d’un film qui aurait aimé aller plus loin, sans jamais pouvoir totalement trahir son cahier des charges de blockbuster.

Une autre époque

Les effets spéciaux, eux, ont forcément vieilli. Certains plans numériques sont franchement ratés, en particulier lors des apparitions démoniaques les plus ambitieuses. Mais le film conserve une vraie texture de cinéma de studio à l’ancienne, avec ses décors massifs, sa photographie sombre et son goût pour les ambiances urbaines infernales. Gabriel Byrne, dans le rôle de Satan, cabotine avec un plaisir évident. Il n’a pas besoin d’en faire beaucoup pour imposer une présence inquiétante, presque arrogante, même si le scénario lui demande parfois de jouer le Diable comme un grand méchant de comic book. Le scénario, justement, reste cousu de fil blanc. On devine très vite où le film veut aller, les personnages secondaires sont souvent fonctionnels, et Robin Tunney passe une bonne partie du récit à subir les événements plus qu’à les provoquer. Pourtant, La Fin des temps se laisse suivre sans ennui. Il a ce mélange typique des gros films imparfaits de la fin des années 90 : trop cher, trop sérieux, parfois maladroit, mais suffisamment généreux pour ne jamais paraître totalement anodin.

Il faut aussi rappeler que Peter Hyams aurait tourné deux fins, dont une où Jericho survivait. Le choix final, plus sacrificiel, donne au film une conclusion plus forte et presque inattendue pour un film porté par Schwarzenegger. Voir Arnold mourir à l’écran, non pas dans un geste héroïque triomphal, mais dans une forme de rédemption chrétienne et tragique, ajoute encore à cette impression de fin de cycle. La Fin des temps n’est pas seulement un film sur l’apocalypse : c’est aussi, symboliquement, l’un des derniers grands soubresauts de l’ère Schwarzenegger telle qu’on l’avait connue.

À sa sortie, le film est fraîchement accueilli, parfois même conspué, et récolte plusieurs nominations aux Razzie Awards. Au box-office mondial, il approche les 212 millions de dollars de recettes, ce qui lui permet de sauver les meubles sans vraiment s’imposer comme le grand retour espéré. Trop sombre pour le grand public, trop balisé pour les amateurs d’horreur, trop étrange pour les fans d’action classique, La Fin des temps demeure un blockbuster bancal mais fascinant.

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*