Il y a des associations qui semblent évidentes avec le recul, mais qui ne l’étaient pas forcément au moment de leur naissance. En 1968, réunir Alain Delon et Charles Bronson dans un même film relevait précisément de cette idée-là. D’un côté, l’une des plus grandes vedettes européennes, fraîchement sortie du Samouraï de Jean-Pierre Melville. De l’autre, une gueule déjà familière du cinéma américain, passée par Les Sept Mercenaires, La Grande Évasion ou Les Douze Salopards, mais qui attend encore le film capable de l’installer définitivement au premier plan.
Ce film, ou du moins l’un de ceux qui vont accélérer considérablement les choses, sera ADIEU L’AMI, polar franco-italien réalisé par Jean Herman et sorti dans les salles françaises en 1968. Devant la caméra, Delon et Bronson vont opposer leurs physiques, leurs regards et leurs tempéraments dans une histoire de coffre-fort qui finira surtout par devenir une histoire d’hommes.
Deux stars à deux moments différents de leur carrière
En cette fin des années 60, Alain Delon n’a déjà plus grand-chose à prouver. Visconti, Clément, Verneuil, Losey ou Melville sont passés par là. Plein Soleil, Rocco et ses frères, Mélodie en sous-sol, Les Aventuriers et surtout Le Samouraïont façonné une image qui semble désormais indissociable de l’acteur : élégance glaciale, économie de mots et capacité à faire passer énormément de choses par un simple regard.
Charles Bronson se trouve dans une situation différente. Il a déjà 46 ans lors de la sortie d’Adieu l’ami et possède une filmographie impressionnante, mais Hollywood l’a longtemps utilisé comme second rôle de luxe : soldat, homme de main, pistolero ou dur à cuire. Son visage buriné et son physique massif sont immédiatement reconnaissables, sans que son nom soit encore celui autour duquel on construit systématiquement un film. Les choses vont commencer à changer. Il faut se souvenir que la même année arrive évidemment Il était une fois dans l’Ouest de Sergio Leone (on y reviendra par la suite). Quelques années plus tard suivront notamment Le Passager de la pluie, La Cité de la violence ou Quelqu’un derrière la porte. La rencontre Delon-Bronson arrive donc à un moment presque parfait : le premier est déjà une star, le second est sur le point de véritablement le devenir.
Un Américain face à Delon
L’idée même d’associer Delon à une vedette américaine fait partie de l’ADN du projet. Plusieurs récits autour de la production indiquent que le rôle de Franz Propp avait d’abord été envisagé pour Richard Widmark, acteur déjà populaire du cinéma américain (LE CARREFOUR DE LA MORT). Charles Bronson finit pourtant par décrocher le personnage.
L’opposition de style, sur le papier, est évidente. Delon possède cette beauté presque trop parfaite, une silhouette sèche et une façon de rester impassible qui donne constamment le sentiment que son personnage calcule plusieurs coups à l’avance. Bronson, lui, semble taillé dans un autre matériau. Plus rugueux, plus massif, plus instinctif. Même lorsqu’il ne parle pas, son corps occupe tout l’écran. Jean Herman comprend rapidement qu’il n’est pas nécessaire d’en rajouter.
Delon incarne ici Dino Barran, médecin militaire démobilisé après la guerre d’Algérie. Bronson joue Franz Propp, ancien légionnaire américain. Les deux hommes ne s’apprécient guère et n’ont, en apparence, aucune raison de devenir amis. Pourtant, une étrange affaire va les conduire à se retrouver enfermés pendant plusieurs jours dans la salle des coffres d’une entreprise. Barran a accepté une mission particulièrement curieuse : ouvrir un coffre afin d’y replacer des documents. Mais lorsqu’il découvre que plusieurs millions ont disparu, le piège se referme. Et Propp se retrouve embarqué dans l’affaire avec lui.À partir de là, Adieu l’ami abandonne en partie les codes traditionnels du film de casse pour se transformer en huis clos viril, parfois à la limite de l’expérimental.

L’histoire d’un coffre
C’est probablement dans cette longue séquence centrale que le film trouve sa véritable identité. Coincés dans la chambre forte, Dino et Franz cherchent une issue. La chaleur monte, l’eau manque, les nerfs lâchent. Les deux hommes commencent par se provoquer, se mesurer et s’observer avant d’être obligés de coopérer. Comme un écho à la réalité ? Il est indéniable que les deux acteurs se jaugent, y compris dans la réalité. Jean Herman utilise d’ailleurs leurs différences plutôt que de chercher à les effacer.
Delon reste fermé, méthodique.. Bronson apporte davantage d’ironie et une forme de décontraction comme lui seul en avait le secret. Adieu l’ami appartient à une époque où le cinéma français et européen (voire américain) affectionne particulièrement les récits de camaraderie masculine. Les personnages parlent peu de leurs sentiments. Ils préfèrent les traduire par des actes, des silences ou des sacrifices.
Plus ils traversent les épreuves, plus une forme de respect s’installe entre eux. L’amitié chez Herman n’a rien de sentimental. Elle repose sur la parole donnée et le refus de trahir l’autre, même lorsqu’il suffirait de quelques mots pour se sortir d’une situation difficile. C’est d’ailleurs cet aspect que soulignait déjà Jean de Baroncelli dans Le Monde lors de la sortie du film en 1968, saluant notamment la fidélité des deux personnages à la parole donnée, l’humour de Bronson et le numéro d’aventurier de Delon.
Et il est difficile de ne pas voir dans cette relation l’ancêtre de nombreux « buddy movies » qui fleuriront par la suite : deux hommes incompatibles, une situation qui les oblige à collaborer, des provocations permanentes et, derrière les coups d’épaule, une estime qui ne demande qu’à apparaître.
Un duel qui se prolongeait en dehors des prises
Le face-à-face entre Dino Barran et Franz Propp possède d’autant plus de force que la compétition entre Alain Delon et Charles Bronson ne s’arrêtait visiblement pas lorsque Jean Herman criait « coupez ».
Les récits concernant Delon sont assez contradictoires (comme souvent dans sa carrière, ce qui a nourri sa légende). Certaines sources affirment qu’il appréciait Bronson depuis Machine-Gun Kelly et participa à son recrutement ; d’autres rapportent qu’il aurait été contrarié de voir arriver face à lui un acteur qu’il ne considérait pas encore comme une vedette de son niveau. Une chose paraît en revanche certaine : une fois le tournage lancé, chacun entendait conserver son territoire de star.
Jean Herman évoquera par la suite une véritable concurrence d’ego entre ses deux interprètes, qui aurait accaparé une partie de son énergie sur le plateau. Bronson, habitué aux productions américaines, aurait également porté un regard assez sévère sur certaines méthodes de travail françaises, qu’il jugeait moins rigoureuses. Et Delon n’était certainement pas du genre à laisser son partenaire prendre tranquillement possession du terrain.
Tout se joue alors dans une forme de compétition : qui imposera le plus son regard, son physique, sa présence ? Delon possède déjà l’assurance d’une immense vedette européenne. Bronson arrive avec quelque chose de totalement différent : un visage sculpté, une carrure plus massive et cette économie de gestes qui lui permet de capter l’attention sans presque rien faire. Même la question du générique aurait témoigné de cette bataille symbolique. Plusieurs récits rapportent que Delon aurait tenu à conserver une présentation privilégiée de son nom, alors que Bronson n’était pas encore considéré comme son égal en termes de statut.
Sauf que celui que l’on pouvait encore considérer comme le « second » de Delon au début du tournage est en train de changer de dimension. Quelques mois plus tard, Sergio Leone lui confiera l’Homme à l’harmonica d’Il était une fois dans l’Ouest. Ce dernier sort le 27 août en France, soit 13 jours après Adieu l’ami. Le western de Leone, qui devient à l’époque le 2ème plus grand succès de tous les temps au box-office français avec 14,8 millions d’entrées, va faire de Bronson une véritable star. Adieu l’ami va profiter de cet engouement et cumuler 2,6 millions de tickets vendus après un démarrage timide.
Bronson vole (presque) la vedette
Le plus amusant reste peut-être de revoir Adieu l’ami en connaissant la suite de la carrière de Charles Bronson. Car si Delon est naturellement au centre du projet, Bronson crève l’écran. Il possède déjà tout ce qui fera bientôt de lui une icône : le regard plissé, la moustache, les silences, cette manière de sembler dangereux sans jamais devoir le démontrer. Mais Franz Propp lui permet également de jouer sur un registre légèrement différent. Le personnage possède un humour, une ironie et même une certaine tendresse dissimulée derrière son apparence de brute.
Ils se retrouveront trois ans plus tard pour Soleil Rouge où ils tourneront dans d’autres proportions aux côtés d’acteurs de renom (Toshiro Mifune, Ursula Andress, …).

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