Sorti en 1999, INSTINCT est l’un de ces projets ambitieux typiques du Hollywood de la fin des années 1990 : deux acteurs oscarisés, un budget conséquent et une volonté de mêler thriller psychologique, aventure et réflexion sur la place de l’Homme dans la nature.
Hopkins en pleine nature
Le film trouve son origine dans Ishmael, roman philosophique de Daniel Quinn publié en 1992. Dans le livre, un homme échange avec un gorille capable de communiquer sur la civilisation, l’écologie et le rapport de domination entretenu par l’être humain avec son environnement. Autant dire un matériau difficile à transformer en grand spectacle. Le scénariste Gerald DiPego conserve donc seulement une partie des thèmes du roman et construit une intrigue entièrement nouvelle autour d’Ethan Powell, un primatologue ayant abandonné la civilisation pour vivre auprès des gorilles avant d’être arrêté après avoir tué deux hommes. Enfermé dans un établissement psychiatrique, il devient le patient du jeune Theo Caulder.
Le dialogue philosophique d’Ishmael se transforme ainsi en affrontement psychologique. Un temps envisagé par Wolfgang Petersen, le film est finalement confié à Jon Turteltaub, qui sort alors des succès de RASTA ROCKETT, L’AMOUR A TOUT PRIX et PHENOMENE. Pour incarner Powell, la production mise sur Anthony Hopkins, dont l’aura acquise avec Hannibal Lecter apporte immédiatement une dimension inquiétante au personnage.
Face à lui, Cuba Gooding Jr., fraîchement oscarisé pour sa prestation dans JERRY MAGUIRE, doit se battre pour obtenir le rôle de Theo Caulder. Lors de sa première rencontre avec Turteltaub dans un bar de Burbank, Gooding arrive même habillé comme il imagine son personnage, dans l’espoir de casser l’image très énergique que le réalisateur possède de lui. Le studio poussait alors pour engager un nom tandis que Turteltaub recherchait surtout quelqu’un capable d’apporter davantage d’intériorité au personnage. La rencontre convaincra finalement le réalisateur. Le duo devient rapidement le principal moteur du film. Le tournage se révèle d’ailleurs physique : lors d’une scène, Hopkins se rompt le tendon d’Achille mais continue à travailler plusieurs jours avant d’être opéré.
Une réunion de talents
L’autre énorme défi d’INSTINCT concerne évidemment les gorilles. Plutôt que de reposer essentiellement sur des images numériques encore imparfaites à la fin des années 1990, la production fait appel au Stan Winston Studio. Winston possède évidemment derrière lui TERMINATOR 2, JURASSIC PARK ou encore ALIENS, mais il avait également travaillé sur les gorilles de CONGO quelques années auparavant. Une expérience qu’il considérait rétrospectivement comme une véritable étape d’apprentissage. Pour INSTINCT, son équipe pousse beaucoup plus loin la conception des costumes, des têtes animatroniques et des expressions faciales. Winston estimera même avoir réalisé pour le film certains des meilleurs gorilles de toute sa carrière, expliquant que les erreurs commises sur Congo lui avaient permis de parvenir à ce résultat.

Surtout, Jon Turteltaub et le directeur de la photographie français Philippe Rousselot, oscarisé pour ET AU MILIEU COULE UNE RIVIÈRE, font un choix essentiel : ne jamais filmer ces créatures comme des effets spéciaux. Les gorilles restent régulièrement partiellement cachés par la végétation, immobiles ou observés à distance, à la manière d’un documentaire animalier. Le film mélange par ailleurs certaines images de véritables gorilles avec les créations de Winston, au point que la frontière entre les deux devient parfois difficile à distinguer.
Pour recréer l’Afrique, la production se déplace notamment en Jamaïque, utilisée comme doublure du Rwanda. Quelques prises de vues sont également effectuées dans la forêt impénétrable de Bwindi, en Ouganda, tandis que les séquences américaines sont tournées notamment en Floride et à Los Angeles. Le tournage sera d’ailleurs particulièrement long, s’étalant sur une grande partie de l’année 1998.
Une seconde chance ?
Avec un budget estimé autour de 55 à 60 millions de dollars, Touchstone espère faire d’INSTINCT un grand drame de prestige. Mais sa sortie américaine, le 4 juin 1999, tombe seulement quelques semaines après le raz-de-marée de STAR WARS EPISODE 1 – LA MENACE FANTOME. Le film ne rapporte qu’environ 34 millions de dollars aux États-Unis et reçoit des critiques mitigées.
Beaucoup voient alors dans son dispositif une variation autour du SILENCE DES AGNEAUX : un homme dangereux enfermé, un jeune spécialiste chargé d’entrer dans son esprit et des entretiens où le rapport de force s’inverse constamment. INSTINCT reste pourtant un objet assez singulier. Derrière son emballage de thriller hollywoodien subsiste une partie du propos de Daniel Quinn : celui d’une humanité persuadée de dominer le monde mais qui a peut-être oublié comment y vivre. Hopkins y est d’ailleurs impressionnant et le duo qu’il forme à l’écran avec Cuba Gooding Jr y est savoureux. Un film à redécouvrir.

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