ADIEU POULET, Pierre Granier-Deferre face aux rouages du pouvoir

ADIEU POULET arrive après une série d’œuvres où le cinéaste avait imposé son goût pour les adaptations littéraires, les atmosphères lourdes et les personnages pris dans des rapports de force qui les dépassent. Ici, Granier-Deferre quitte provisoirement Simenon pour retrouver le polar, mais il ne renonce pas à ce qui fonde son cinéma : une attention précise aux milieux, aux visages, aux silences professionnels et à la manière dont les hommes se débattent dans des systèmes plus puissants qu’eux.

Écrit par Francis Veber d’après le roman de Raf Vallet, ADIEU POULET réunit Lino Ventura, Patrick Dewaere, Victor Lanoux, Julien Guiomar, Françoise Brion et Claude Rich autour d’une intrigue policière située à Rouen, en pleine campagne électorale. Le récit s’ouvre sur une violence politique presque ordinaire : des colleurs d’affiches s’affrontent, un homme est tué, puis l’enquête du commissaire Verjeat et de l’inspecteur Lefèvre remonte jusqu’à Pierre Lardatte, candidat influent dont le pouvoir local menace rapidement d’étouffer la vérité. 

Un polar qui regarde la politique sans changer de terrain

À première vue, ADIEU POULET appartient à la grande famille du polar français des années 70, avec ses commissariats fatigués, ses méthodes rugueuses, ses filatures dans une ville de province et son duo de flics que tout semble opposer. Pourtant, ce qui frappe dans le film, c’est que l’enquête criminelle se transforme très vite en affrontement avec un ordre politique. Verjeat et Lefèvre ne cherchent pas seulement un meurtrier ; ils touchent à un réseau d’influence, de protection et d’intimidation qui révèle combien la police, la justice et le pouvoir local peuvent se retrouver pris dans la même toile.

Granier-Deferre ne filme pas la politique comme un grand théâtre idéologique. Il la ramène à ce qu’elle produit concrètement dans une ville. Cette manière de rester au ras du terrain donne au film sa force. Le cinéaste ne cherche pas à faire un pamphlet spectaculaire, mais un polar où chaque geste policier se heurte peu à peu à l’existence d’un pouvoir plus diffus.

Un duo d’acteurs incontournable

Le commissaire Verjeat est l’un de ces rôles que Lino Ventura semble habiter avec une aisance singulière. Ventura ne joue pas un policier flamboyant, il incarne un homme qui connaît son métier, ses limites et ses arrangements, mais qui conserve une ligne intérieure que les pressions extérieures ne parviennent pas complètement à plier. Verjeat n’est pas un justicier abstrait. Il appartient à une police de terrain, avec ce que cela suppose de dureté et de méthodes parfois discutables. Mais Granier-Deferre et Ventura lui donnent une humanité plus intéressante que la simple figure du flic incorruptible. Il n’est pas pur parce qu’il serait irréprochable ; il l’est parce qu’il refuse, au moment décisif, de se soumettre à l’évidence cynique selon laquelle certaines affaires ne doivent pas être poursuivies.

Face à Ventura, Patrick Dewaere donne au film une énergie totalement différente. Son inspecteur Lefèvre appartient à une génération plus nerveuse et moins installée dans les codes hiérarchiques, ce qui en fait une figure plus moderne. Là où Verjeat avance avec l’expérience d’un vieux routier, Lefèvre réagit avec une vivacité qui transforme chaque scène commune en friction. Le duo fonctionne parce qu’il ne repose pas seulement sur une opposition de tempéraments, mais sur une différence de rapport au métier.

Dewaere apporte cette tension intérieure qui fera la force de tant de ses rôles. Il ne se contente pas d’être le jeune flic du récit. Il incarne un homme encore en train de se construire, souvent insolent, parfois maladroit, mais déjà travaillé par une rage morale que le système risque de broyer. Avec lui, l’enquête devient aussi une transmission.

Francis Veber avant la comédie dominante

La présence de Francis Veber au scénario mérite aussi l’attention, car elle peut surprendre ceux qui l’associent surtout à la grande comédie populaire française. Ici, son écriture se met au service d’un polar traversé par une ironie parfois amère plutôt que par une mécanique comique. Cette rencontre entre Veber et Granier-Deferre produit un équilibre intéressant. Le film possède une vraie efficacité narrative, avec des scènes qui avancent clairement, des personnages immédiatement lisibles et une tension qui ne se dilue jamais dans la démonstration. Mais cette efficacité ne gomme pas l’amertume du sujet. Veber donne au récit son ossature policière, tandis que Granier-Deferre l’inscrit dans une matière plus sombre, plus sociale, où la vérité judiciaire se heurte à une organisation politique du mensonge. Après tout, ses futures comédies ne seront jamais vraiment gratuites et posséderont toutes un sous-texte assez âcre.

Un classicisme sous tension

Comme souvent chez Granier-Deferre, la mise en scène ne cherche pas à attirer l’attention sur elle-même. Elle accompagne les personnages, installe les espaces, construit la tension par la précision plutôt que par l’esbroufe. Jean Collomb signe la photographie et Jean Ravel le montage, deux éléments qui participent à cette impression de polar tenu et efficace. Philippe Sarde compose la musique, retrouvant ainsi Granier-Deferre après plusieurs collaborations majeures. 

Ce classicisme pourrait passer pour de la sagesse s’il n’était pas constamment travaillé par la pression du récit. Granier-Deferre ne filme pas une enquête confortable. Il laisse sentir que chaque avancée rapproche ses policiers d’un mur. Les scènes d’action ou de tension ne sont jamais détachées du contexte moral. Elles ne servent pas seulement à relancer le film mais montrent aussi que la violence politique contamine tout, depuis la rue jusqu’aux bureaux où l’on décide jusqu’où la police a le droit d’aller. Le cinéaste retrouve ici une qualité déjà visible dans ses meilleurs films : la capacité à faire exister une atmosphère sans ralentir le récit. ADIEU POULET reste un polar vif et étonnamment moderne, porté par une énergie singulière. Même 50 ans plus tard.

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