Il fut un temps, pas si lointain, où la sortie d’un nouveau Star Wars suffisait à suspendre une partie de la planète pop. En 2015, Le Réveil de la Force avait beau être un film imparfait, il avait réussi à recréer cette attente collective, cette impression qu’un morceau de culture populaire se remettait soudain en mouvement. La machine Disney relançait alors la saga avec une puissance considérable, entre héritage, nostalgie, promesse de transmission et retour des grandes figures fondatrices. Dix ans plus tard, le paysage a changé. Star Wars n’a pas disparu, mais il s’est dilué. Après une trilogie discutée, deux spin-offs aux fortunes diverses et une succession de séries Disney+ très inégales, la saga a perdu une partie de son aura événementielle. Elle est devenue plus familière, parfois trop accessible, presque ordinaire. Ce qui relevait autrefois du rendez-vous mondial ressemble désormais à une marque que l’on entretient, que l’on décline et que l’on prolonge au risque d’en émousser la force.
Un retour déstabilisant ?
Cette évolution ne signifie pas que tout ait été raté. Le Réveil de la Force et Les Derniers Jedi avaient de vrais moments de cinéma, Rogue One demeure l’une des propositions les plus solides et les plus cohérentes de l’ère Disney, et certaines séries ont su réactiver, ponctuellement, l’imaginaire de la saga. Mais quelque chose s’est fracturé entre Star Wars et son public. Les fans, souvent trop sévères, ont parfois transformé chaque nouvel épisode en champ de bataille. De son côté, Lucasfilm a souvent donné le sentiment d’avancer sans vision d’ensemble, en privilégiant des décisions de court terme, des retours en arrière ou des corrections opportunistes. Dans ce contexte, le retour de Star Wars au cinéma avec The Mandalorian and Grogu avait quelque chose de symbolique. Après plusieurs années d’absence sur grand écran, la saga devait prouver qu’elle pouvait encore exister autrement que comme un contenu de plateforme.
Le choix de revenir par la porte de The Mandalorian avait pourtant de quoi interroger. La série créée par Jon Favreau avait connu un immense succès lors de ses débuts, en grande partie grâce à son mélange de western galactique, de récit minimaliste et de tendresse inattendue autour de Grogu. Elle avait aussi bénéficié d’un effet de surprise que les saisons suivantes ont progressivement atténué, à mesure que l’univers se reconnectait à d’autres intrigues, à d’autres séries, à d’autres promesses. Adapter cette matière au cinéma pouvait donc sembler logique d’un point de vue industriel, mais beaucoup plus discutable d’un point de vue artistique. Après sept ans sans Star Wars en salles, fallait-il vraiment relancer la saga avec le prolongement d’une série télévisée ? La question accompagne tout le film, comme une ombre discrète mais persistante.
Un film trop sage
L’intrigue, elle, reste dans une forme de simplicité revendiquée. Din Djarin et Grogu se retrouvent embarqués dans une nouvelle mission qui prolonge les enjeux de la série, entre chasse, affrontements, créatures improbables et figures issues des marges de la galaxie. Le film cherche moins à bouleverser la mythologie qu’à retrouver une forme d’aventure directe, presque modeste, comme si Jon Favreau voulait renouer avec l’esprit des serials qui avaient nourri l’imaginaire de George Lucas. Sur le papier, l’intention est louable. Star Wars n’a pas toujours besoin de tragédies familiales, de révélations généalogiques ou de grands discours sur la Force pour exister. La saga est aussi née du plaisir du mouvement, du danger immédiat, de la planète étrange, du monstre surgissant au détour d’un décor et du héros lancé dans une péripétie qui le dépasse.
Le problème, c’est que The Mandalorian & Grogu se contente trop souvent de cette intention sans parvenir à la transformer en véritable souffle de cinéma. Le film se suit sans réel déplaisir, mais aussi sans grande passion. On retrouve l’univers, les silhouettes, les réflexes visuels et les figures familières de la série, mais rarement cette sensation d’ampleur qui justifierait pleinement le passage au grand écran. Tout paraît un peu trop sage, un peu trop fonctionnel, comme si l’objet hésitait entre l’épisode rallongé et le vrai film d’aventure. Les enjeux avancent, les scènes s’enchaînent, Grogu amuse par son aspect ludique et enfantin, mais l’ensemble manque de texture.
C’est finalement la grande limite du film : quelle est la véritable plus-value de cette transposition cinématographique ? Hormis deux ou trois séquences plus ambitieuses, dont une introduction qui laisse entrevoir ce que le film aurait pu être avec davantage de nerf, la mise en scène demeure étonnamment plate. Les décors manquent souvent de relief, l’intrigue avance sans surprise, et certaines courses-poursuites comptent parmi les moins emballantes vues dans la saga. Là où Star Wars devrait produire du vertige, du rythme, le film donne parfois le sentiment d’un spectacle bien rangé, correctement emballé, mais trop peu vibrant.

Telle est la voie
Jon Favreau retrouve davantage d’efficacité lorsqu’il se concentre sur les face-à-face et sur cette capacité, héritée de la série, à faire exister des présences étranges à l’écran. Les mano a mano fonctionnent mieux que les grandes scènes d’action, parce qu’ils ramènent le film à une échelle plus concrète, plus physique. On sent aussi un plaisir évident à exploiter la moindre créature bizarroïde, à peupler l’image de formes inattendues, de silhouettes grotesques ou menaçantes, de détails qui rappellent que Star Wars reste un univers de monstres, de masques et d’artisanat visuel. C’est dans ces instants-là que le film retrouve un peu de charme, lorsqu’il cesse de vouloir justifier son existence par la continuité et accepte simplement de redevenir une aventure peuplée de bizarreries galactiques.
Mais ces qualités ne suffisent pas à masquer la modestie générale de l’ensemble. The Mandalorian & Grogu n’est jamais honteux. Il n’abîme pas la saga, ne provoque pas de rejet massif et ne s’égare pas dans des choix aberrants. C’est presque le problème : il ne prend pas assez de risques pour être vraiment passionnant. Le film s’installe dans une zone confortable, où la sympathie pour ses personnages compense partiellement la faiblesse dramatique. Grogu reste attachant, Din Djarin conserve sa présence taciturne, et l’univers Star Wars continue d’avoir ce pouvoir immédiat de reconnaissance. Pourtant, une fois la projection terminée, il reste surtout l’impression d’un épisode long pour ce qu’il avait à raconter.
Il y a quelque chose d’un peu triste dans ce retour. Non pas parce que Star Wars serait mort, formule excessive que l’on entend à chaque nouvelle contrariété, mais parce que la saga semble avoir perdu cette capacité à imposer l’évidence de son importance. The Mandalorian & Grogu ressemble à un film de transition, pensé pour rassurer plus que pour relancer, pour occuper le terrain plus que pour ouvrir un horizon. En cela, il accompagne parfaitement l’état actuel de la franchise : encore capable de produire du divertissement honnête, encore riche d’images et de figures puissantes, mais trop souvent prisonnière d’une logique de prolongement.
On attend désormais Star Wars: Starfighter, qui aura la lourde tâche de redonner de l’élan à l’une des plus grandes sagas cinématographiques de tous les temps. Le projet, porté par Shawn Levy et Ryan Gosling, promet au moins une direction différente, une histoire détachée des réflexes les plus immédiats de la nostalgie et la possibilité d’un nouveau départ. Après The Mandalorian & Grogu, cette perspective paraît presque nécessaire. Car si Star Wars veut redevenir un événement, il ne lui suffira plus de revenir au cinéma. Il faudra aussi retrouver une raison d’y croire.

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