Il y a des films que l’on revoit d’abord pour leur histoire, d’autres pour leur place dans une époque. Le Mur de l’Atlantique, lui, appartient à une catégorie plus émouvante encore : celle des films que l’on regarde avec le poids de ce que l’on sait. Sorti en 1970, réalisé par Marcel Camus, le long-métrage raconte une nouvelle histoire de Français ordinaires pris malgré eux dans les remous de la Seconde Guerre mondiale. Sur le papier, tout semble réuni pour offrir une grande comédie populaire : l’Occupation, les quiproquos, les Allemands ridiculisés, un aviateur anglais tombé du ciel, un restaurateur dépassé par les événements et, surtout, Bourvil.
L’après Grande Vadrouille
Mais derrière cette mécanique de comédie se cache une genèse plus intéressante qu’il n’y paraît. Le Mur de l’Atlantique naît dans un contexte très particulier du cinéma français. Nous sommes quelques années après l’immense triomphe de La Grande Vadrouille, qui a durablement installé l’idée qu’un film sur l’Occupation pouvait mêler aventure, rire et grande générosité populaire. Un record d’entrées (17 millions) qui restera bien en place pendant 30 ans (avant que James Cameron et son Titanic ne le détrône). Sans être une suite, ni même une copie directe, le film de Marcel Camus semble évidemment dialoguer avec ce modèle. On y retrouve un Français modeste entraîné dans une affaire plus grande que lui, un pilote britannique à protéger, la présence allemande transformée en moteur de tension comique, et cette manière très française de raconter la guerre par le biais du burlesque et de la débrouillardise.
À l’origine du projet, il y a une idée attribuée au colonel Rémy, grande figure de la Résistance française. En 1970, l’Occupation n’est pas encore un décor lointain ou patrimonial. Elle reste une période vécue par une partie du public, par des techniciens, des scénaristes, des acteurs. Le scénario est ensuite travaillé par Marcel Camus, avec les dialogues de Marcel Jullian. Ce dernier avait participé à l’écriture de La Grande Vadrouille, et son sens du dialogue populaire, du rythme et des situations efficaces correspond parfaitement à l’esprit recherché. Le film repose sur une idée simple, à la limite du théâtrale : Léon Duchemin, restaurateur normand tranquille, voit sa vie basculer lorsqu’un pilote anglais tombe littéralement dans son quotidien. À partir de cette intrusion, le récit fabrique une série de quiproquos, de malentendus et de situations absurdes qui transforment ce petit homme en héros de circonstance.
Bourvil, l’éternel
Le choix de Bourvil donne évidemment au projet sa véritable raison d’être. Il incarne Léon Duchemin comme il savait le faire mieux que personne : avec cette douceur inquiète, cette naïveté apparente et cette humanité profonde qui empêchent le personnage de n’être qu’un ressort comique. Bourvil n’a jamais eu besoin d’en faire trop pour émouvoir, sa bonhomie transpirant dans chacun de ses rôles. Chez lui, le rire venait souvent d’un décalage entre la modestie du personnage et l’énormité de la situation. Ici, ce principe fonctionne pleinement : Léon n’est pas un résistant glorieux, ni un aventurier, mais juste un homme simple qui se retrouve mêlé à une affaire militaire capitale par accident.
La production réunit également une distribution pensée pour élargir le film au-delà du seul public français. Le Britannique Peter McEnery (La Baie aux Emeraudes) incarne le pilote Jeff, tandis que Terry-Thomas (qui faisait déjà partie de la distribution de La Grande Vadrouille) apporte une touche de fantaisie anglaise. Sa présence crée aussi un pont évident avec l’imaginaire de La Grande Vadrouille, où l’acteur participait déjà à cette alliance comique entre Français et Britanniques contre l’occupant. Autour de Bourvil, Sophie Desmarets, Jean Poiret, Sara Franchetti ou encore Reinhard Kolldehoff complètent une galerie de personnages très marquée par le cinéma populaire des années 60 et 70.

Une oeuvre mélancolique
Evidemment, Le Mur de l’Atlantique a rapidement pris une tonalité mélancolique. Car le film est le dernier tournage de Bourvil. L’acteur est alors très affaibli par la maladie. Il vient de participer au Cercle rouge de Jean-Pierre Melville, expérience éprouvante pour lui, et hésite avant d’accepter ce nouveau projet. Derrière les gags, les grimaces et les situations de vaudeville militaire, on perçoit un Bourvil plus pâle et plus mince qui s’éteindrait un mois avant la sortie du film. C’est sans doute ce qui rend le film si particulier aujourd’hui. Certes, Le Mur de l’Atlantique n’a pas la perfection mécanique ni l’ampleur de La Grande Vadrouille. Il lui manque une forme de folie et davantage de substance. Toutefois, il possède une valeur émotionnelle indéniable et demeure un condensé de ce que le public aimait chez Bourvil.
À sa sortie, en octobre 1970, le film arrive donc quelques semaines après la disparition de l’acteur. Impossible, dès lors, de le recevoir comme une simple comédie. Le rire se charge d’autre chose. Chaque apparition de Bourvil devient celle d’un artiste qui tire sa révérence sans le savoir. Le Mur de l’Atlantique n’est donc pas seulement un film sur un homme ordinaire précipité dans l’Histoire. C’est aussi, malgré lui, le dernier chapitre d’une carrière immense.

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