REVOLUTION fait partie de ces films un peu maudits qui avaient tout pour marquer leur époque, mais qui ont finalement été des naufrages, engloutissant des millions de dollars au passage. Ce qui n’en fait pas pour autant de mauvais films. Parfois, l’échec raconte autre chose qu’une simple erreur artistique : une ambition trop grande, un studio trop pressé, un réalisateur mal protégé et un film arrivé au mauvais moment.
Sorti en 1985, REVOLUTION devait être une grande fresque sur la naissance des États-Unis. Hugh Hudson voulait raconter la Guerre d’Indépendance non pas à travers les figures fondatrices ou les grands discours, mais via le destin d’un homme ordinaire : Tom Dobb, trappeur analphabète plongé malgré lui dans le chaos révolutionnaire. Un choix fort, presque à contre-courant, puisque le film refuse l’héroïsme facile.
Le petit prodige
Pour Hugh Hudson, il y aura clairement un avant et un après REVOLUTION. Issu de la publicité, comme Ridley Scott avant lui, le Britannique connaît une ascension fulgurante avec LES CHARIOTS DE FEU en 1981, triomphe public et critique couronné par quatre Oscars, dont celui du meilleur film. Dans la foulée, Warner lui confie GREYSTOKE, production massive autour du mythe de Tarzan. Nouveau succès, ou du moins confirmation que Hudson peut tenir un film de grande ampleur. C’est alors qu’il se lance dans REVOLUTION. Le projet est ambitieux, prestigieux, presque intimidant. Avec un budget avoisinant les 28 millions de dollars, le cinéaste voit grand. Al Pacino accepte d’incarner Tom Dobb, Donald Sutherland campe un sergent-major britannique sadique, Nastassja Kinski complète l’affiche, tandis que Goldcrest Films et Warner Bros assurent le financement. REVOLUTION a tout du grand film événement.
Hudson nourrit une admiration évidente pour David Lean, mais son approche est plus rugueuse. Il ne veut pas d’une carte postale historique. Il veut un film sale, physique, presque éprouvant. Une révolution vue depuis le sol, à hauteur de pauvres gens, loin des mythes glorieux.
Les moyens de ses ambitions
Le tournage va très vite donner raison à cette vision… parfois malgré lui. Une partie du film est tournée à King’s Lynn, dans le Norfolk, dont les rues anciennes servent à recréer le New York du XVIIIe siècle. Hudson avait envisagé de tourner aux États-Unis, mais trouvait les décors trop propres, trop muséifiés. Il cherchait une vérité plus brute. Il va être servi. Le tournage démarre dans un froid glacial, puis la pluie transforme les décors en champ de boue. Hudson comparera plus tard l’ambiance à celle de la Somme. Al Pacino tombe même malade pendant la production, souffrant d’une pneumonie, mais continue de tourner.
REVOLUTION attire aussi les tabloïds britanniques. Une grosse production avec Pacino et Nastassja Kinski dans le Norfolk, cela suffit à exciter les journaux. Des photographes rôdent, les rumeurs circulent, l’attente enfle. Le film n’est pas encore terminé qu’il porte déjà le poids d’un événement annoncé.
Un film contre son époque
Le problème, c’est que REVOLUTION arrive dans une Amérique qui n’attend pas forcément ce type de fresque. Au milieu des années 80, Hollywood aime les héros conquérants, les récits efficaces, les victoires clairement identifiables. Hudson propose l’inverse : un film heurté, boueux, anti-héroïque. Tom Dobb n’est pas un grand défenseur de la liberté. C’est un homme pauvre qui veut protéger son fils et survivre. Les batailles sont confuses, les motivations parfois opaques, les personnages avancent dans un monde où personne ne semble vraiment maîtriser ce qui se joue.
Même Al Pacino sera attaqué pour son accent, jugé trop moderne ou trop new-yorkais. Pourtant, son interprétation a quelque chose de fascinant : un homme taciturne et traversé par une colère sourde. Donald Sutherland, lui, pousse son sergent-major Peasy vers une forme de cruauté presque grotesque, mais difficile à oublier.
La sortie précipitée
Le vrai drame de REVOLUTION se joue surtout en postproduction. Warner pense aux Oscars et veut sortir le film avant la fin de l’année 1985. La date du 25 décembre devient stratégique, mais Hudson estime que le film n’est pas prêt. Il lui manque du temps, voulant travailler davantage le montage afin d’obtenir une narration plus claire. Malheureusement, le bad buzz commence même avant l’arrivée en salles : certains murmurent que le film est raté, que le montage est en panique, que la production a perdu le contrôle.
Hudson gardera une immense frustration de cette expérience. Il dira plus tard que REVOLUTION est le film dont il est le plus fier, tout en regrettant qu’il ait été sorti avant d’être réellement terminé. Difficile de mieux résumer le problème : le public n’a pas vraiment découvert le film qu’il pensait avoir réalisé. À sa sortie, REVOLUTION est massacré par la critique américaine. Le public ne suit pas. Le film devient un désastre financier, ne rapportant qu’une poignée de millions dans le monde pour un budget immense. Pour une production de cette ampleur, c’est un naufrage.
Les conséquences sont lourdes. Goldcrest, déjà fragilisée par d’autres projets coûteux, encaisse un coup terrible. Hugh Hudson, lui, ne retrouvera jamais vraiment son statut de grand espoir du cinéma britannique. Après REVOLUTION, il réalisera LE CARREFOUR DES INNOCENTS, puis des œuvres plus discrètes comme MY LIFE SO FAR ou JE RÊVAIS DE L’AFRIQUE. Al Pacino, de son côté, disparaît des écrans pendant plusieurs années avant de revenir en 1989 avec MÉLODIE POUR UN MEURTRE.
Une oeuvre à revoir
Des années plus tard, Hugh Hudson aura l’occasion de revenir sur son film avec REVOLUTION REVISITED, une version director’s cut accompagnée d’une voix off enregistrée par Al Pacino. Cette version ne transforme pas REVOLUTION en chef-d’œuvre absolu, mais elle permet de mieux comprendre ce que Hudson cherchait à faire : non pas raconter la naissance glorieuse d’un pays, mais filmer le prix humain d’un mythe fondateur.
REVOLUTION reste un film imparfait, parfois bancal, mais jamais indifférent. Trop sombre pour son époque, trop anti-héroïque pour son sujet, peut-être trop européen dans son regard sur l’Histoire américaine. Quarante ans après, le film n’a jamais vraiment connu la grande réhabilitation qu’il mériterait peut-être. On parle encore d’Hugh Hudson pour LES CHARIOTS DE FEU, parfois pour GREYSTOKE, beaucoup moins pour ce troisième film pourtant central dans sa trajectoire.

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